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mardi 28 octobre 2014

Pour un Art poétique

Une grande œuvre jamais ne recherche ni ne convoque le public.
Au contraire, elle le rejette, se ferme à lui, prend autant que possible ses distances. Car l'accès au message se mérite et le message jamais ne mendie . Car l'auteur réel est altier, prisonnier des hauteurs nébuleuses d'où il s'adresse aux autres hommes. Seul un auteur de souk se fait imprésario et prostitue son livre.

Et l'art poétique, le seul, le véritable, s'est glissé comme un vœu dans les préfaces de Racine, les épigraphes désinentiels de Balzac loin des piteux "Oyez !" de Chrétien et des promesses phatiques de Guillaume de Lorris, par exemple.
Écrire, c'est s'adresser au temps et à l'espace pour des lecteurs clairvoyants. C'est parler depuis sa tombe aux lecteurs de demain ; parler à travers le bruit médiatique et malgré les quolibets aux sages contraints de vivre dans le troupeau vulgaire ; parler enfin aux géants de l'Hier qui nous regardent, pygmées, avec une bienveillante mais dépitée condescendance.

Une grande œuvre ne plaît pas.
Elle ne génère ni argent, ni foule en délire, ni panique au supermarché à sa publication, ni même l'encensement de la critique.
Car elle n'est pas un objet commercial. Elle est une part d'idéal.
Car elle n'est pas démocratique. Opaque, hermétique, obscure, fermée au commun, elle n'a pour destinataire qu'une intimiste élite d'yeux capables de discerner ce que cèle chaque mot, chaque lettre.

***

Le lecteur est un alchimiste, un chercheur de trésor. L'auteur donne un talent dont il sait faire de l'or et cet or – de culture, de sagesse – seul est sa réelle richesse. Et, bien que fabricant de ce métal précieux, humble il est et reconnaissant au sol qui lui donna la matière brute d'où il a pu l'extraire.

Le lecteur est un orfèvre du livre et de la page : sa peine chronophage le cloue toujours aux mêmes passages – comme des visiteurs de musée toujours en la même salle, des promeneurs solitaires toujours en la même clairière – où il médite toutes les pensées dites derrière un simple mot.

Le lecteur commence un livre, jamais ne le finit. Car aucune de ses escales ne suffit à user les splendeurs qu'il puise dans une scène, au détour d'un chapitre, dans la mélopée d'une phrase complète, inachevée :
" Et l'unique cordeau des trompettes marines "

***

L'auteur, lui, est comme Dieu ; il crée, il modèle, met en scène et jamais ne s'explique. Car, s'il le faisait, d'où viendrait que l'on lise ?
Non, l'auteur qui régit, qui définit, qui range et classe son œuvre est un tortionnaire et un esclavagiste qui mutile son œuvre et jette le lecteur aux fers d'une pensée unique.

L'auteur, lui, est comme Dieu. Un Verbe créateur, une parole amie qui tient compagnie au lecteur qui daigne l'entendre. Un proche qui le suit partout, qui lui livre son cœur et auquel parfois le lecteur livre le sien en retour.
Maris jaloux, tremblez ! Il se peut que Balzac soit l'amant de votre femme.
Solitaires qui semblez perdus, incompris, en ces temps incertains, souriez ! Il y a toujours un auteur qui à votre oreille peut dire : "La lecture nous donne des amis inconnus, et quel ami qu'un lecteur ! Nous avons des amis connus qui ne lisent rien de nous !".

***

Mais pour qu'existe une telle relation, il faut bien qu'elle soit sincère.
Or, comment le lecteur d’œuvres commerciales, l’œuvre qui cherche à complaire et l'auteur démagogue pourraient-ils tisser entre eux des liaisons honnêtes ayant un fond réel ? Certaines d'entre elles font penser à des entretiens d'ascenseur relatifs à la pluie et au beau temps ; d'autres, à un désert assourdit d'un silence bruyant.

L'auteur sélectif, l’œuvre méditative et le public choisi le peuvent car il y a entre eux une rencontre qui ne fait aucune promesse mais peut provoquer un coup de foudre.
Je dis d'un livre que c'est un bon livre " parce que c'était lui, parce que c'était moi ".

Un monde sans…
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mercredi 27 juin 2012

L'étrange cas de L'homme à la lèvre tordue


Chacun de nous connaît le détective londonien le plus talentueux et le plus accroc aux drogues de la planète. Chacun de nous croit le connaître. Chacun de nous pose comme évident de connaître le désormais célèbre Sherlock Holmes.
Mais qui le connaît réellement si bien ? N'est-il pas dans nos esprits, dans nos mémoires, une silhouette assez obscure, fruit de ses multiples interprétations au cinéma par Basile Ratbone, Henry Brett, Christopher Lee, Peter Cushing, Roger Moore, Charlton Heston, Richard Roxburgh, Robert Downey Jr ou Benedict Cumberbatch 1, spectre polymorphe aux caractères changeants ? N'est-il pas aussi ce personnage ambigu que Eco place chez les surhommes quand Pierre Bayardmontre ses failles plus qu'humaines 2? Ne le confond-t-on pas souvent d'ailleurs avec le Docteur House? Ne le présente-t-on pas toujours comme on présente James Bond, méconnaissable sans sa petite phrase clef : « élémentaire, mon cher Watson ! ».
Connaît-on vraiment Sherlock Holmes ?
Rien n'est plus faux.
Preuve en est la foule de critiques soit insurgés, soit enthousiasmés par l'adaptation de Guy Ritchie qui, dit-on, dépoussière le mythe, faisant d'Holmes un boxeur de haut niveau. Dans la seconde aventure du célèbre détective, Le signe des quatreConan Doyle lui fait rencontrer un garde du corps qui s'avère être un ancien adversaire que Sherlock Holmes a vaincu sur un ring. De quoi prouver qu'on ne connaît jamais assez Holmes et qu'à chaque relecture de ses aventures, on pourrait opérer, comme le fait Watson dans Une étude en rouge, une nouvelle analyse du personnage qui restera incomplète.
Chercher à mieux connaître Holmes a un autre intérêt.
Cela permet de voir en quoi un roman policier n'appartient pas à la paralittérature méprisée et méprisable mais bien à la grande littérature.
Pierre Bayard, dans son Affaire du Chien des Baskerville, montre à quel point les études sur Sherlock Holmes sont sur ce point probantes. On peut relire ses aventures à la lumière d'autres romans policiers tels que ceux d'Agatha Christie mais aussi sous l'éclairage plus intéressant et plus vertigineux d'autres grands textes littéraires de la même époque (ou peut s'en faut). Bayard attire l'attention sur le lien opéré par l'indice inculpant Stappelton, le portrait du plus ancien des Baskerville qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau, avec l'indice révélant à Basile Hallward le terrible secret de son protégé dans Le portrait de Dorian Gray d'Oscar Wilde.
Il y aurait tant à dire du Chien des Baskerville et tant à été déjà dit.
La présente critique, s'il conservera cet esprit d'analogie entre aventure holmesienne et grandes œuvres littéraires, s'attachera à une nouvelle des toutes premières aventures du célèbre détective de Conan Doyle. La sixième nouvelle du premier recueil de nouvelles, intitulée L’homme à la lèvre tordue. Nous verrons comment le thème du doublela description du Londres chic et du Londres miséreux, ainsi quela scène du crime et une de ses suites, sont autant d'indices laissés par le romancier aux lecteurs instruits pour trouver avant Holmes la solution de l'affaire de l'Homme à la lèvre tordue.
Le thème du double
« Je crois, Watson, que vous êtes actuellement en présence d'un des plus parfaits idiots vivants en Europe. », affirme Sherlock Holmes lorsqu'il a enfin découvert la clé de l'énigme 3. Rien est moins vrai pour le lecteur qui a fait plus tôt que lui les liens entre L’homme à la lèvre tordue et un autre roman plus célèbre. Conan Doyle laisse des indices qui réduisent le détective à l'état qu'Eco nomme état d'idiot du village 4. Car tout concourt à aider le lecteur, à commencer par le thème du double.
La nouvelle de Conan Doyle s'ouvre sur le salon bourgeois des Watson que l'on atteint en sonnant à une porte, pour en franchir une autre, après avoir justifié par «quelques mots précipités » sa présence à un ou une domestique, et traverser un couloir tapissé d'un « linoléum ». La visiteuse est une femme de bonne société, portant la « voilette » et les deux époux, occupés à des tâches bourgeoises comme un « ouvrage de couture » ou « rentrer d'une journée harassante », expriment une certaine contrariété à voir leur train-train quotidien ainsi bouleversé par une visite si tardive 5. Le Docteur Watson s'engage suite à l'appel à l'aide de leur visiteuse à rechercher Isa, le mari de celle-ci, qui est probablement descendu comme à son habitude dans un fumoir d'opium. Ce second lieu qui voit s'ouvrir la nouvelle est successivement qualifié de « repaire »et « antre », termes négatifs qui suggère l'habitat de brigands ou de monstres. Et peu s'en faut pour que la description du lieu par le bon docteur en fasse un lieu maudit, rempli de « couchettes en bois », de «fumée brune de l'opium », d'« émanations ignobles et délétères de la drogue ». L'atmosphère est présentée comme « épaisse et lourde » étant donné un jeu de clair obscur où l'obscurité domine à la façon d'un tableau de Rembrandt. La lumière est «vacillante », « rouge » et semble ne sortir que de vieilles lampes à huile et un brasier de charbon de bois installé sur un trépied. Le silence règne exception faite du «piétinement incessant des ivrognes ». Enfin, la pièce se compose de longs couloirs mais elle est « basse » et semble une caverne où les fumeurs deviennent des « corps (…) dans des poses étranges fantastiques, épaules voûtées, genoux repliés,têtes rejetées en arrière » pour se déshumaniser complètement en « ombres noires ». Doyle en fait « un navire de migrants », de ces navires mal réputés à l'époque, mais on pourrait, au vieil homme qui regarde le feu, y voir aussi la caverne du mythe d'Erde Platon. Ce qui expliquerait les ombres, l'obscurité, les jeux de lumière et ces ivrognes enchaînés à leurs chimères 6.
Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. Mais l'opposition d'un milieu bourgeois et d'un lieu de perdition suffit à mettre en évidence l'ambivalence du décor.
C'est dans ce cadre que l'histoire est déjà racontée en somme puisque Kate, la visiteuse des Watson, n'ayant pas vu revenir Isa son mari, probablement parti à la fumerie, a peur pour sa vie et appelle le docteur Watson à l'aide. Holmes a été appelé par la femme de Neville St-Clair pour retrouver son mari, aperçu par elle dans le même fumoir, qu'elle croit assassiné. Dualité des intrigues. Les deux femmes et les deux époux sont des doubles et leurs sorts sont communs mais dans leurs milieux respectifs. Au devenir d'Isa Whitney, le lecteur peut deviner celui de Neville St-Clair.
Mais le thème du double ne s'arrête pas là. Près du brasier, au fond du fumoir, un vieil homme regarde le feu et songe. Il murmure quelques mots à Watson pour lui demander de se retourner. Le vieil homme se métamorphose alors : « son corps avait forci, ses rides avaient disparu, les yeux ternes avaient retrouvé leur flamme, et là, assis à côté du feu, souriant devant ma surprise, se trouvait rien de moins que Sherlock Holmes » 7. Le vieil homme insolite et le détective de Baker Street ne sont en réalité une seule personne qu'un simple déguisement a scindé en deux. En cela Holmes découvre subtilement au lecteur la clef de l'intrigue que lui-même ne trouvera que plus tard : Neville St-Clair et son supposé assassin Hugh Boone sont qu'une seule et même personne qu'un simple travestissement divise en deux personnes.
Une fois encore, le thème du double est un révélateur très précoce du reste de l'intrigue. Allons plus en profondeur et observons ce que Conan Doyle nous dit d'Isa Whitney et des fumeurs d'opium. L'incipit de la nouvelle est le portrait d'Isa, « docteur en théologie » et « opiomane ». Cette double attribution semble quelque peuoxymorique mais est expliquée plus loin par l'apposition « noble individu réduit à l'état d'épave et de ruine ». Or, c'est dans cet état qu'on le retrouve au fumoir, parmi des gens que l'opium - qualifié par Watson de « poison » - a changé en personnages aux poses les plus étranges. La métamorphose d'Isa est à la fois psychique – il ignore le jour qu'il est, et physique : « je le revois encore son visage jaune et terreux, ses paupières tremblantes et ses pupilles en tête d'épingle, tout recroquevillé dans un fauteuil ». La même métamorphose s'opère sur les fumeurs d'opium dont l’œil est devenu « sombre et terne » et dont la posture est celle du recroquevillement. L'opium si décrié par Watson change l'homme en animal et fait surgir son lui intérieur le plus mauvais. À tel point que Watson révèle d'Isa fumeur qu'il était devenu « un objet à la fois de pitié et d'horreur pour ses amis et pour sa famille ».
Le thème du double prend donc l'allure d'une dichotomie entre Bien et Mal révélée par deux aspects psychique et physique des personnages. Cette dualité intégrale est déjà observable chez Holmes dans Le Signe des quatre quand il surprend son colocataire par ses moments alternés de calmes olympiens et de fureurs animales ; une cyclotomie que Doyle explique par la consommation de cocaïne. Pourtant, Holmes se défend contre les soupçons que fonde Watson après leur rencontre au fumoir. L'opium apparaît donc comme une drogue spécifique qui favorise la double identité.
Dès lors, il est un personnage double essentiel dans cet nouvelle qui par ces éléments peut s'apparenter à un autre personnage d'un grand classique de la littérature contemporaine de l'auteur de Sherlock Holmes. Il s'agit du personnage éponyme : l'homme à la lèvre tordue, à savoir Hugh Boone, simple clochard, au visage terreux au point que l'inspecteur en charge de l'enquête souhaite lui faire prendre un bain. Il se particularise par une affreuse balafre sur la moitié du visage retroussant sa lèvre. Le personnage est à ce point dévisagé que le lecteur est en droit de se demander : « et s'il s'agissait de Neville St-Clair, le disparu ? ». Car la question qui se pose est la suivante : quel lien peut bien unir le riche St-Clair aux mœurs irréprochables et Boone, qui passe sa vie dans une fumerie ? Question que se pose M. Utterson un an avant la parution de la première aventure de Sherlock Holmes dans une célèbre nouvelle de Robert Louis Stevenson. Question que l'on a pu paraphraser de la manière suivante : « Comment l'excellent docteur Jekyll, éminent scientifique et membre de la meilleure société londonienne, a-t-il pu se lier avec M. Hyde, un homme violent et sans éducation ? » 8. La séparation d'un an de la célèbre nouvelle de Stevenson et d' Une étude en rouge laisse à soupçonner l'impact que la premier ouvrage a pu avoir sur une des suites de l'autre. Les liens sont par plus évidents si l'on s'attache à deux éléments du récit de L'homme à lèvre tordue : la scène du crime et la lettre du disparu.
Une histoire de fenêtre et un faux testament
Dans L’homme à la lèvre tordue comme dans d'autres romans policiers célèbres, la scène du crime est vue. C'est un témoin visuel qui atteste du meurtre. Ce qui est le cas dans L'étrange cas du Dr Jeckill et de M. Hyde, puisque dès le chapitre 4, une jeune bonne est témoin du meurtre gratuit et sauvage d'un vieux gentleman par Edward Hyde. Dans ce passage, l'affaire est montrée selon une focalisation plus ou moins externe au personnage de la bonne. On apprend ainsi qu'elle « s'était, semble-t-il, abandonné au romantisme (…) et (sic) rêvassait tranquillement ». Si le narrateur ne peut que conjecturer de la scène qu'elle a pu voir et des impressions qu'elle lui a laissé, il donne la parole à son personnage par un discours narrativisé que révèlent la caractérisation des deux hommes, les connecteurs de temps typiques d'une déposition de témoin comme « Et voilà que », « sur le premier moment », « l'instant d'après » ou encore des discours rapportés directement ou la précision mensongère du narrateur : « selon que l'a décrit la servante ». La typographie détache d'ailleurs des incidentes ayant pour but d'apporter de façon indirecte les précisions apporter oralement par la bonne : indications du lieu « et juste sous sa fenêtre » ou supputation quant à la destination d'une lettre du vieil homme agressé. Ce témoin visuel est là aussi pour recadrer la scène d'une violence inouïe, stratégie qu'il faudrait sans doute montrer à Botho Strauss, lequel s'inquiète du manque de sensibilité des spectateurs devant la représentation de la violence 9. Cette importance du témoignage visuel dans l’œuvre de Stevenson est mise en relief dans l'édition de Christian Boutin pour le Cercle des Bibliophiles*10*. En effet, la scène est illustrée par un mélange chaotique de divers tableaux célèbres dont un détail de La jeune fille et sa duègne de Murillo qui sert à représenter la bonne. La pose de celle-ci est celle de la contemplation, elle semble observer le lecteur. De sorte qu'ainsi cette édition insiste plus encore sur cette importance du témoignage visuel dans L'étrange cas du Dr Jeckyll et M. Hyde. Fait important car avant tout, L'étrange cas du Dr Jeckyll et M. Hyde est une nouvelle fantastique. En accord avec ce genre littéraire, l’œuvre décrit beaucoup les lieux et personnes et le fait avec une grande subjectivité qui s'illustre dans le passage rappelé plus haut par l'incidente « semble-t-il » 11. Et c'est cette subjectivité fantastique dans le style hoffmannien qui se retrouve dans deux scènes de témoignages visuels des œuvres respectives de Stevenson et Conan Doyle.
Ces scènes semblables sont les suivantes. Pour L'étrange cas du Dr Jeckyll et M. Hyde, il s'agit du chapitre 7 que les deux éditions citées titrent différemment :Épisode à la fenêtre et Un homme à la fenêtre 12. Dans les deux cas, il s'agit de ce que Utterson, Enfield et le lecteur peuvent observer à la fenêtre du Dr Jekyll. En ce qui concerne L’homme à la lèvre tordue, il s'agit du témoignage de la femme de Neville St-Clair qui apparaît rapporté par Holmes au moment où il expose son cas à Watson en chemin pour l'auberge tenue par Mrs St-Clair près de Lee dans le Kent 13.
Dans ces deux scènes, un individu est aperçu par un ou plusieurs proches qui le perçoivent comme en danger. Dans L'étrange cas du Dr Jeckyll et M. Hyde, Utterson et Enfield aperçoivent le Docteur Jekyll « avec l'air abattu et une expression de tristesse infinie, tel un prisonnier en désespoir ». La comparaison souligne que ce sont les observateurs qui le soupçonnent séquestré chez lui. L'air tragique de Jekyll amène tout simplement ses deux amis à supposer qu'on le séquestre. Le fait que Hyde ne soit son tortionnaire vient du fait que les deux observateurs se confessent une page plus tôt partager une aversion pour leur coupable 14. Dans l'aventure de Sherlock Holmes, c'est la femme du disparu qui, de promenade par hasard dans Londres, passe devant la fumerie et aperçoit avec une terreur mêlée d'inquiétante étrangeté son mari à une fenêtre : « Elle entendit soudain une exclamation, ou un cri perçant, et son sang se glaça à la vue de son mari qui la regardait et, à ce qui lui sembla, lui faisait des signes d'un premier étage par la fenêtre. Celle-ci était ouverte et elle vit distinctement son visage, qu'elle décrivit comme terriblement agité. Il remua les mains frénétiquement dans sa direction, puis disparut de la fenêtre si soudainement qu'il lui sembla qu'il avait été tiré en arrière par une force irrésistible »15. Cette force, Mrs St-Clair déduit de sa présence à l'intérieur du fumoir qu'il s'agit deHugh Boone. Sa présence ainsi que sa physionomie particulière qui, comme celle deHyde, inspire aux gens du temps le sentiment d'un trait physique révélateur de l'âme. Il serait intéressant d'étudier autre part les deux approches et leur adhérence ou distance avec la théorie physionomiste de Lavater.
Mais l'analogie ne s'arrête pas là. L'interprétation fautive des compagnons de Jekyll ou de Mrs St-Clair n' est dans aucun cas infirmée par l'individu observé qui pourrait révélé son secret. Dans L'étrange cas du Dr Jeckyll et M. Hyde, le Dr Jekyll répond à l'invitation de promenade de ses amis en ces termes : « J'aimerais bien, vraiment, si c'était possible ; mais non, non, c'est impossible absolument.(...) Je vous dirais bien de monter, M. Enfield et vous, si c'était un endroit pour vous recevoir, mais non ! ». Peu après, son sourire se change en « une expression si horrible de terreur et de désespoir, que les deux gentlemen, en bas, sentirent leur sang se glacer dans leurs veines » 16. Le chapitre suivant les verra entrer de force dans le bâtiment pour ne tomber que sur leseul Hyde mourant d'une pilule de cyanure qu'il a ingurgité juste avant leur arrivée. Ils se demanderont où est Jekyll qui semble avoir disparu avant qu'une lettre laissé par le bon docteur ne les informe du réel caractère de leur situation.
De même, dans L’homme à la lèvre tordue, Mrs St-Clair se trouve nez à nez avec son mari qui fait des gestes désespérés dans sa direction comme s'il la reconnaissait et l'appelait à l'aide. Là encore, c'est le témoin qui pense qu'un homme l'attire en arrière. Le narrateur, moins dupe, parle d'« une force irrésistible » : celle de cacher à sa femme qu'il joue les mendiants balafrés pour continuer à gagner de l'argent. L'erreur d'autant plus terrifiante dans le roman de Stevenson, se traduit par une scène terrible que la résolution de l'énigme apparenterait presque à du théâtre de Vaudeville. Le mari, surpris par sa femme dans une situation qu'il n'ose lui avouer fait croire à son enlèvement! Comme pour le roman de Stevenson, le témoin rentrant de force dans la fumerie ne tombera que sur l'alter-ego de la personne recherchée.
On peut donc dire que Conan Doyle use des procédés chers à l'Unheimlichkeit 17des contes fantastiques pour créer une atmosphère de terreur et une situation en apparence magique. Mais là où réelle métamorphose il y a chez Stevenson, une simple éponge permettra Holmes à dissoudre celle de la nouvelle de son auteur.
Le criminel, quand criminel il y a, souvent joue au chat et à la souris avec les enquêteurs et avec les témoins. Dans les deux œuvres présentes, ce n'est que la traduction d'une nécessité de faire passer un message sans révéler son secret.
Ce qui frappe dans L'étrange cas du Dr Jeckyll et M. Hyde, outre Edward Hyde sur les passants, c'est le nombre considérables de lettres qui exercent un rôle crucial dans l'intrigue. La nouvelle pose d'emblée comme problématique un testament du Docteur Jekyll en faveur de M. Hyde. Ce testament qui ne cesse d'étonner et de troubler ses proches est le point de départ de l'enquête. Jekyll ne s'explique pas sur ce choix qui doit octroyer à un malfrat ses biens en cas de disparition. Plus tard, Jekyll, soucieux après le meurtre de Sir Carew par M. Hyde, demande à Utterson de lire la lettre rédigée de la main de Hyde qui lui recommande de ne pas s'inquiéter en ce qui concerne la police 18. La fin de la nouvelle est une lettre où Jekyll confesse les meurtres de Hyde et révèle son terrible secret. Toutes ces lettres sont de la même main mais écrites par deux personnes différentes en un même corps.
De même, dans L’homme à la lèvre tordue, une surprise attend Holmes à son arrivée à la pension de famille de Mrs St-Clair. Celle-ci lui assure qu'elle a l'assurance que son mari est en vie bien que la police ait retrouvé du sang sur sa chemise, seul vestige du disparu. Pour preuve, elle lui montre une lettre qu'elle vient de recevoir, laquelle l'informe de la bonne santé de son mari tout en lui restituant la chevalière de ce dernier. Sherlock Holmes objecte que la lettre est rédigée dans « une écriture frustre» qu'il soupçonne ne pas être celle de Neville St-Clair. La femme du disparu lui révèle qu'il s'agit de « l'une de ses écritures », "son écriture lorsqu'il écrit précipitamment" . Elle ajoute qu'elle diffère de son écriture habituelle mais qu'il s'agit bien de la sienne19.
Il peut être intéressant d'observer, outre ses analogies qui permettent au lecteur de découvrir la solution du cas avant Holmes, une volonté de Doyle de reprendre un aspect considéré comme totalement fantastique par Stevenson, qui oppose l'écriture soignée de Jekyll à la « raideur bizarre » 20 de celle de Hyde, pour en faire quelque chose de totalement logique et vraisemblable. Les écritures de Hyde et Boone ne pourraient être au fond que la version rapide et bâclée d'un Jekyll ou d'un St-Clair ayant fort à faire.
En conclusion, on peut dire que les aventures de Sherlock Holmes sont en réalité, pour beaucoup, un intéressant canevas d’œuvres essentielles de la littératures des XVIIIème et XIXème siècles, présenté à l'état de puzzle. Ce puzzle n'est pas qu'un amas d'indices permettant au lecteur de prendre Holmes de vitesse, c'est aussi et surtout un moyen des plus intéressants de s'interroger sur des œuvres dont on connaît trop la fin pour se pencher sur le déroulement et ce qu'il permet comme hypothèses.
Aussi lorsqu'il m'est arrivé de présenter L'étrange cas du Dr Jeckyll et M. Hydecomme une nouvelle policière à l'issue des plus spectaculaires, a-t-on pu me répondre ironiquement : « Jekyll et Hyde, la même personne ? Quel scoop ! ». La nouvelle de Conan Doyle permet au contraire d'aborder celle de Stevenson sous un angle nouveau, celui d'un récit où l'on ne s'attend pas forcément au dénouement que l'on sait. Alors fourmillent dans la tête du lecteur milles possibilités, milles variantes duDr Jeckyll et M. Hyde comme autant d'étoiles dans l'univers.
En un sens, Sherlock Holmes ressuscite l'intérêt perdu des grands classiques. Qui sait d'ailleurs si telle n'était pas déjà l'ambition de Conan Doyle, cinq ans après la parution de l’œuvre de Stevenson. Et puisque cela nous amène à remettre en cause notre connaissance des grands classiques, je reviens sur ma question de départ : Connaît-on vraiment Sherlock Holmes ?


NOTES
1 J'arrête là mais la liste pourrait être plus exhaustive.
Cf. Bayar,P. (2008), L’affaire du Chien des Baskerville, collection « double », Les éditions de Minuit,Paris et Eco,U. (1993), De Superman au Surhomme, collection « biblio essais », Le Livre de poche, Paris.
3 Conan Doyle,A. (2005), [Les Aventures de Sherlock Holmes], tome 1, « Les aventures de Sherlock Holmes », « L’homme à la lèvre tordue », traduction nouvelle avec illustrations de Sydney Paget de l'édition d’Éric Wittersheim, p.366-367.
4 Eco,U. open cit., p.32.
5 Conan Doyle,A. (2005), open cit., pp. 602-603.
Ibid, pp.605-611.
Ibid, pp. 608-609.
Cf. Stevenson, R.L. (1994), L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, collection « Folio junior », traduction de Ch.A. Reichen, éditions Gallimard jeunesse, Paris, quatrième de couverture.
9 Voir notamment F. Fix (2010), "Botho Strauss et la violence ordinaire" in La violence au théâtre Shakespeare, Corneille, Sarah Kane, Botho Strauss, édition en collaboration entre le CNED et Puf pour le concours de l'agrégation 2011 et 2012, Paris, Chapitre 4, pp. 94-112.
10 On notera que Christian Boutin semble un spécialiste de cette nouvelle puisqu'il a également participé à l'élaboration de l'édition citée plus haut pour Folio junior.
11 Cf. Stevenson, R.L. (1968), L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, collection distribuée par le Cercle des bibliophile pour les éditions Edito-service S.A., Genève, pp. 57-61.
12 Cf. Stevenson, R.L. (1968), L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hydeopen cit.,pp. 80-83 pour le premier et Stevenson, R.L. (1994), L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, open cit., pp.65-68 pour le second.
13 Cf.Conan Doyle,A. (2005), [Les Aventures de Sherlock Holmes],open cit., pp.617-621.
14 Cf. Stevenson, R.L. (1968), L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, open cit.,pp. 80-81.
15 Cf.Conan Doyle,A. (2005), [Les Aventures de Sherlock Holmes],open cit., p.617.
16 Cf. Stevenson, R.L. (1968), L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, open cit.,pp.81-82.
17 Unheimlichkeit est le néologisme de Freud pour qualifier les situations des romans et nouvelles fantastiques. Cela se fait par des situations qui paraissent être ce que l'on voit qu'elles sont et qui, bien que familière ou banales, effraient. C'est pourquoi, on le traduit en français par le terme d'inquiétante étrangeté. Voir à ce sujet, S.Freud (1988), L'inquiétante étrangeté et autres essais, collection « folio essais », traduction de Bertrand Féron, édition de J.B.Pontalis, Paris, pp.209-263.
18 Cf. Stevenson, R.L. (1968), L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hyde, open cit.,pp.67-68.
19 Cf.Conan Doyle,A. (2005), [Les Aventures de Sherlock Holmes],open cit., pp. 630-631.
20 Cf. Stevenson, R.L. (1968), L'étrange cas du Dr Jekyll et de M. Hydeopen cit.,p.67.


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jeudi 18 août 2011

Dr Scream, Frankenstein des poètes




Antoine Compagnon, chercheur en littérature et spécialiste de Zola, a posé un jour cet intéressant questionnement : « Dans les librairies britanniques, d’un côté on trouve le rayon Littérature et de l’autre le rayon Fiction, d’un côté les livres pour l’école et de l’autre les livres pour le loisir, comme si la Littérature, c’était la fiction ennuyeuse, et la Fiction, la littérature amusante. Peut-on aller plus loin que ce classement commercial et classique ? »[1].

Oui, on le peut et de fait puisque seule la pensée occidentale opère de façon doxale une telle distinction entre Fiction et Littérature. Pour aller plus loin encore que Compagnon, on pourrait remarquer que la « Fiction ennuyeuse » est celle qui porte le poids des ans et qui n’est plus à la mode. Notre distinction actuelle serait donc privilégiée par le cadre sociologique matérialiste de la société de consommation. Plus simplement exprimé, la « Fiction ennuyeuse » est celle qui n’a pas le support high-tech qu’on lui demande. De même que l’informatique propose des évolutions constantes, que le phonographe a fait place au fichier de format Mp3 et que la cassette VHS n’a pas survécu à l’avènement du DVD ou du Bluray, la Fiction aurait perdu son intérêt livresque au profit du film ou du jeu vidéo. Que dire d’ailleurs du cinéma en 3D cherchant vainement à concurrencer le jeu sur ordinateur ou console ?

Pour palier ce problème générationnel et culturel, on a bien tenté de réécrire des œuvres d’un grand degré de littérarité sous forme de livres pour la jeunesse[2]. Mais livre est un compagnon trop souvent éconduit de nos jours par le caprice des jeunes lecteurs et spectateurs qui veulent participer à l’action de la diégèse directement. D’où l’intérêt toujours accru pour le jeu vidéo.

Être acteur est un vieux rêve humain. Jouer à un jeu, c’est être un acteur. D’où le succès des jeux de rôles comme les Loups-garous de Thierce-lieux. Ces jeux sont héritiers d’un très vieux jeu du même style : la Murders party. Né dans les années 20, ce jeu est inspiré de la vogue des romans policiers du temps. En France, c’est Lady Mendl qui l’introduit vers 1930 où son succès s’explique par la volonté du lectorat d’Agatha Christie d’être agent et non plus simplement patient de l’affaire criminelle contée[3]. L’intérêt n’est donc pas purement lié à l’interface graphique du jeu vidéo mais bel et bien à la volonté essentiel de l’humain d’être acteur. Ce qui explique le succès persistant du théâtre et du cinéma qui peuvent être plus aisément rejoué que ne le seraient la plupart des romans. En particulier du cinéma car des acteurs bien vivants nous y donnent la réplique. Le texte théâtral semble parfois moins attrayant que ce qu’en fait un acteur auquel on va chercher à ressembler.

On peut dès lors manipuler ce cinéma pour y introduire les grands éléments culturels de la littérature. C’est le cas par exemple de Star Wars, où se mêlent amour impossible de Roméo et Juliette, parcours christique et romans de cape et d’épées[4].  Le cinéma se fait alors Frankenstein des poètes.
Il est utile de rappeler que le nom de Frankenstein est celui du savant fou qui donne vie à un être composé d’un ensemble de membres de cadavres différents. Ce que fait le cinéma avec de nombreuses œuvres littéraires moribondes qu’il rappelle à la vie. Et avec elles, leurs créateurs : les poètes. Il s’agit en effet du nom donné aux artistes par Platon dans Le Banquet, jouant sur le sens du verbe grec « poien » qui signifie « créer ». Le cinéma est donc en mesure de redonner vie, de façon détournée, à ces œuvres qui n’intéressent plus que les explorateurs téméraires qui vont à leur recherche au détour d’une bibliothèque, d’une page ou d’un paragraphe.

Bien entendu, on objectera sûrement que ce n’est pas là le cas de tout genre cinématographique. A-t-on vu seulement Vin diesel jouer les Rodrigue ? Cela reviendrait à donner raisons aux sketchs des Inconnus tels les Miséroïdes où Van Damme campe Jean Valgean. Et si l’on s’intéressait aux films d’horreur ? Oui, vous savez, ces films où le sang et les coups de couteau, de tronçonneuse, de hache, pleuvent à en plus finir ! Oui, ces films où des bimbos vêtues de juste-au-corps moulants, n’ayant pas inventé l’eau chaude, cherchent à fuir un tueur froid, calme, méthodique, extrêmement lent, qui dissimule son visage sous une perruque de vieille dame ou sous des masques plus étranges et plus effrayants les uns que les autres ?Et si les films d’horreur réécrivait de grandes œuvres littéraires ?

Tout est parti pour moi d’une réflexion en ce sens de J.M. Civardi, spécialiste de Corneille, qui voyait dans une scène de Scream 2 une allusion directe au conte d’Apulée Eros et Psyché. Dans une scène, on peut voir l’héroïne de Scream se retrouve piégée dans une voiture accidentée avec pour seul échappatoire la fenêtre du côté conducteur où gît assommé le tueur. Au moment de sortir, celle-ci hésite à s’échapper sans autre forme de procès ou à tenter de retirer le masque du criminel au risque de le ramener à lui. Or, dans Eros et Psyché, Psyché, prisonnière du Dieu d’Amour, qui ignore l’identité de son ravisseur car il lui rend visite la nuit dans l’obscurité, hésite entre continuer à se satisfaire de son ignorance et lever l’anonymat de son visiteur en allumant la lumière malgré sa défense de le faire. Il peut effectivement y avoir un lien ténu entre les deux scènes cinématographique et livresque. Et en observant plus minutieusement encore, on peut s’apercevoir que Scream est une réécriture des plus grands classiques de la littérature, ceux-là même qui bien souvent déplaisent aux spectateurs de la saga cinématographique. Le tour de main incroyable de Wes Craven fait d’une simple série de films d’horreur un Frankenstein dont la créature est composée de Cervantès, Flaubert, Corneille, Racine, Molière et bien d’autres…


1.  Scream 1 : les meurtres bovarystes

Cela s’explique simplement quand on sait que Wes Craven ne voulait pas réaliser Scream. Fatigué des films d’horreurs qu’il trouvait ennuyeux et inintelligents, le réalisateur américain voulait faire autre chose. Coincé pour des raisons financières, il est néanmoins contraint à réaliser le film qui sera son plus gros succès. Il s’entoure notamment de la jeune Neve Campbell qui, elle-même, n’éprouve aucun plaisir pour les films d’horreur. C’est de là que naît le véritable intérêt du film : Scream n’est pas un film d’horreur. C’est un film sur les films d’horreur et leur influence sur les jeunes spectateurs. Il est intéressant de rapprocher ainsi un peu avant l’heure Scream de L’Illusion comique de Corneille, pièce de théâtre qui parle du théâtre.

Dans le premier volet, deux jeunes gens, nourris de films d’horreur, s’en inspirent pour commettre à leur tour une tuerie sanglante dont eux seuls seront les survivants. L’un d’entre eux, Billy, est le petit ami de Sydney Prescott, l’héroïne de la saga. L’autre, Stuart, entretient une relation avec la meilleure amie de Sydney, Tatum Riley, dont le frère est policier. 

Stuart est fou : il regarde sans cesse des films d’épouvante où il note la démarche à suivre pour faire des meurtres en s’amusant. Il reconnait lui-même l’amusement que les meurtres qu’il met en scène lui procure. Plus que Billy, il croit être un tueur de films d’horreur, allant jusqu’à protester de son innocence lorsque nul ne le met en cause. Il est à ce point fou qu’il joue complètement les rôles et du tueur et de la victime survivante. Mais au moment de jouer, il n’éprouve plus le plaisir que lui procurent les films. Car il tue moins que ne le fait Billy et s’improvise même plus volontiers violeur lorsqu’il prend le dessus sur Sydney. De surcroît, lorsqu’à la fin du film, les deux tueurs en arrivent à s’entre-poignarder pour se faire passer pour des survivants, son identité entre tueur et victime devient tellement floue qu’il semble perdre pied. Il meurt électrocuté par une télévision assénée sur le crâne. Il est donc d’abord la victime mortellement blessée par le tueur, son complice, puis le tueur condamné à la chaise électrique. Il assume donc les différents rôles des personnages de ses films.

En cela, Stuart est un alter-ego de Madame Bovary. Emma épouse Charles Bovary en l’imaginant être le Prince charmant des contes de fées et des fictions romantiques qu’elle a lu. Car elle lit sans cesse des romances et se figure qu’elle y apprend des vérités sur la vie et l’amour. Elle décide donc de vivre sa vie en suivant les conseils de ses livres. Plus qu’un autre lecteur, elle croit que les hommes qu’elle rencontre sont tous des princes charmants et qu’ils l’aiment comme le Chevalier des Grieux aime Manon Lescaut, Chactas Atala et Roméo Juliette. Elle se met à jouer le rôle des héroïnes pour devenir ses héroïnes que la triste réalité va heurter sans pitié et noyer dans une mer d’hypocrisie et d’indifférence. Recherchant un amour impossible loin de Charles, son époux légitime, elle finit par s’identifier à Phèdre, amoureuse de son gendre Hyppolite et dédaignant son mari Thésée. Comme l’héroïne tragique, Emma se donne la mort en s’empoisonnant. Après avoir cru être une héroïne de roman elle partage le destin funeste de la plupart d’entre elles. Stuart et Emma ont donc en commun cette folie propre aux spectateurs de notre temps qui ne veulent plus lire : ils se persuadent qu’ils sont quelqu’un d’autre.

Pourtant, Madame Bovary de Flaubert n’est pas la première œuvre à ce sujet. La première, du moins connue en tant que telle, étant Don Quichotte de Cervantès. Mais Don Quichotte n’est pas aussi fou qu’Emma : il est assez lucide et enseigne la vie à Sancho Panza qui le suit dans ses sagesses comme dans ses délires. Et quand la situation lui semble idéale, Don Quichotte se prend à s’imaginer qu’il est un chevalier des grands romans médiévaux et affronte des moulins comme s’il s’agissait de milles hommes. En cela, Stuart est un Panza et Billy un Quichotte. Car Billy est lucide mais à force d’exploiter le filon des films d’horreur pour se venger, il tombe dans la même folie que son acolyte. 

En effet, la mère de Billy est partie parce que la mère de Sydney couchait avec son père. Se retrouvant seul avec son père, Billy met en place une vengeance contre Sydney, manipulé qu’il est sans le savoir par un autre tueur. Pourtant, s’il persiste à vouloir se venger de Sydney, volonté qu’il aurait pu perdre en couchant avec celle-ci, c’est qu’il est habité par le plus célèbre des tueurs du cinéma : Norman Bates. C’est d’ailleurs en citant une réplique de l’interprète de ce dernier qu’il se démasque dans le film.
Norman Bates, qui a tué sa mère, se sent coupable et l’empaille. Pour croire à sa résurrection, il assume les deux rôles et devient sa mère. Ainsi, lorsqu’une fille lui plait, la partie de lui qui est sa mère la tue par jalousie. Au fond, Norman déteste sa mère mais sait qu’il lui doit la vie. La relation qui existe entre les deux entités n’est pas sans rappeler celle qui existe entre Néron et sa mère Agrippine. De nombreux récits antiques et de nombreuses pièces de Racine ou même Cyrano de Bergerac met en scène l’empereur Néron qui souhaite la mort de sa mère mais qui lui doit aussi le trône. Il redirige alors son hostilité vers les ennemis d’Agrippine comme s’il était devenu cette dernière. Ainsi en veut-il aux chrétiens, à Britannicus qui n’est pas fils d’Agrippine. Comme Norman ou Néron, Billy pourrait en vouloir à sa mère d’être partie en le laissant derrière elle, mais il préfère s’en prendre à la fille qui lui plaît et qui est de plus la fille de celle qui a brisé le couple de ses parents. L’intention malveillante ne serait-elle pas un peu celle de sa mère qui apparaît dans le second volet pour venger son fils ?


2.  Scream 2 : L’Illusion comique

Le second volet se veut avant tout une critique des suites cinématographiques. Il cherche par conséquent à dénoncer les rouages des coulisses du cinéma et du théâtre. C’est pourquoi il s’ouvre sur une salle de cinéma et s’achève sur une scène de théâtre.

Le rapprochement déjà évoqué avec la pièce de Corneille par le caractère métatextuel est renforcé par ces choix d’ouverture et de fermeture. Le film entier s’inscrit dans la dimension théâtrale puisque Sydney et certains de ses amis suivent des cours de théâtres et font des répétitions jusqu’à la fin. Sydney joue le rôle de Cassandre, celle par qui viennent les mauvaises nouvelles. Une ironie de plus de la part d’un Wes Craven qui cherche à n’en plus douter la connivence des gens lettrés.

 D’ailleurs, l’allusion à Eros et Psyché  y participe. Car si l’on veut bien croire leur ressemblance comme plausible, on ne peut s’empêcher de remarquer qu’Eros et Psyché est une histoire racontée par une vieille dame à une fille kidnappée pour la rassurer sur sa situation de séquestrée. La jeune fille enlevée à son futur époux a été enlevée par des truands et ne sera échangée que contre une rançon. La vieille explique à travers ce conte de Psyché que Vénus éloigne de son époux que l’Amour est tellement fort qu’il triomphe de tous les obstacles et que son époux, s’il l’aime, en fera tout autant. C’est donc un conte dans le roman qui renvoie à la situation du roman comme Scream 2 est dans une suite, la critique d’une suite. Et que dire de la mère de Billy qui semblait avoir abandonné son fils et qui se lance dans une tuerie sans pareille pour venger sa mort ?

On peut en dire que c’est une Pridamant qui cherche non plus son fils mais la revanche de celui-ci. Dans L’Illusion comique, Pridamant recherche son fils Clindor qu’il a délaissé et qu’il souhaite retrouver. Il va voir à cet effet le magicien Alcandre qui lui présente dans un théâtre de fantômes vains les aventures de Clindor depuis son départ. Il y a des intrigues, on y meurt, jusqu’à Clindor lui-même ! Puis, les morts se relèvent et partagent de l’argent. Alcandre tient un théâtre et Clindor est acteur.

Dans Scream 2, ce n’est plus Clindor qui est complice d’Alcandre mais bien Pridament. Car Billy, alter-ego de Clindor est mort dans le premier opus et pour le venger sa mère, qui fait office de Pridamant, joue une petite comédie sanglante à ses anciens camarades pour le venger. Elle devient alors aux yeux de tous une journaliste insignifiante et sans talent. Mickey, un camarade de classe de Sydney lui sert d’Alcandre et met en scène leur comédie macabre.

La fin du film amène Sydney sur une scène de théâtre où les deux criminels mettent bas les masques et se révèlent. Mais ils ne sont pas seuls à le faire. Dans le premier opus, on accusait du meurtre de la mère de Sydney un certain Cotton Weary. Gale Weathers le défendait dans un livre et entretenait une relation conflictuelle avec Sydney qui accusait Cotton du meurtre. Billy et Stuart considérés comme étant les véritables coupables à la fin du premier opus, Cotton est libéré et suspecté tout au long du second. Il faut avouer qu’il a l’air inquiétant, toujours en train de suivre Sydney et de la précéder en tout lieux. Arrivé sur la scène de théâtre, il se révèle être son ange gardien et protecteur, c'est-à-dire tout l’inverse de son rôle dans le reste du film. La scène se change alors en coulisse où la comédie est dénoncée come à la fin de L’Illusion comique de Corneille.

La véritable pièce de théâtre qui n’est pas jouée est celle d’Electre où Sydney accuse Weary du meurtre de sa mère du fait qu’il était son amant. Elle est de surcroît très protectrice vis-à-vis de son père que Billy cherche à tuer et à faire accuser de ses meurtres. Sydney devient donc un Electre dont le père est un Agamemnon et la mère une Clytemnestre. Mais à rebours du mythe de la Thébaïde de Stace, la Clytemnestre de Scream ne veut pas la mort de son époux. C’est donc la femme trompée qui devient Clytemnestre à travers son fils. Cette dimension mythologique de Scream est relevée à la fin du troisième opus.




3.  Scream 3 : Le thème du double


Scream 3 va plus avant dans la critique cinématographique que les précédants. Pour commencer, il est le seul opus à ce jour qui n’ait pas lieu à Woodsboro, ville perdue dans la campagne, décor des deux premiers opus. Mieux que cela, Woodsboro devient un décor de cinéma dans un film adaptant les aventures de Sydney Prescott intitulé Stab qui en est à son troisième opus comme Scream. D’emblée, le cinéma est dénoncé comme virtuel et factice. Scream 3 sert à montrer les rouages du cinéma, l’envers du décor et en joue en dissimulant par exemple le vrai tueur parmi plusieurs déguisement de celui-ci. On rencontre tout au long du film un nombre impressionnant de vedettes et le lieu de l’action est Holywood que Cendrars appelait la « Mecque du cinéma ».

Mais cela permet aussi à Wes Craven de se mettre lui-même dans la peau du tueur. Car le tueur est cette fois un réalisateur raté, dont les films d’horreurs ont subi fours sur fours avant le succès des Stabs. La carrière comme les propos du personnage pourrait ironiquement être placé dans la bouche de Craven. L’importance est alors plus portée sur ce personnage et sur son producteur tandis que Sydney est quasi -absente de la majeure partie du film pour arriver en héroïne accomplie à la fin. Jamais on ne pouvait ressentir plus de désir sadique de faire mourir Sydney que dans ce volet-là. Est-ce que par hasard Wes Craven éprouverait pour sa créature, à qui il doit son succès, la même haine que Conan Doyle pour son détective, dont les aventures jetaient le reste de son œuvre aux oubliettes ?[5]En tout cas, cette ressemblance entre le réalisateur-tueur de Stab 3 et le réalisateur plus sensé de Scream 3 peut faire penser à L’impromptu de Versailles où Molière se met en scène dirigeant sa troupe et créant ses pièces.

Mais si le tueur est un réalisateur de cinéma, c’est avant tout pour lui donner certains pouvoirs : il est capable de se faire passer pour mort, de prendre la voix et donc l’apparence vocale de n’importe qui. De plus, il a le droit de vie ou de mort sur ses personnages et s’y donne à cœur joie sur les interprètes. Le réalisateur assume alors la figure polymorphe et omnipotente de Zeus, le dieu des dieux. 

Tous les effets sont dès lors portés vers un seul but : Scream 3 est la réécriture d’une des plus grandes pièces et d’un des plus grands mythes littéraires utilisant le thème du double.
Stab adaptant les aventures de Sydney, il est bien évident qu’il y ait dans Scream 3 des acteurs interprétant Sydney et les autres personnages. Les acteurs et les personnages se rencontrent. Ainsi Sydney rencontre Sydney, le frère policier de sa meilleure amie, Dwight rencontre son double, la journaliste Gale Weathers est en concurrence avec l’interprète qui la joue. On peut dans Scream 3 se rencontrer soi-même à tout coin de rue. Réalité et Fiction internes au film s’y trouve confondues au point que le policier qui mène l’enquête compare sa vie à un film d’horreur. 

Mais surtout, le tueur est une sorte de Zeus qui peut prendre la voix de n’importe qui et donc, tant qu’il ne se montre pas, l’apparence de n’importe qui. Comme Zeus se métamorphose en Amphitryon et Mercure en Sosie, le tueur se fait le double de personnages souvent eux-mêmes doubles les uns des autres. Scream 3 est donc une réécriture tortueuse et subversive d’Amphitryon qu’il s’agisse de celui de Molière, Rotrou ou de n’importe lequel des trente-huit Amphitryon recensés par Jean Giraudoux.
Le tueur se révèle à la fin le frère bâtard de Sydney, non reconnu par leur mère. Si d’une part, ce schéma narratif est connu car répété dans tout bon Sherlock Holmes ou roman de Christie, Higgins Clark ou même Fred Vargas, il est aussi une ultime référence à Amphitryon, le tueur ayant des intentions analogues à celle de Billy dans le premier Scream : il veut se venger sur Sydney du départ de sa mère et se prend pour Norman Bates en se déguisant en celle-ci. Le procédé d’Amphitryon est utilisé en poupée russe car le tueur se déguise en trois personnes à la fois. Il se déguise en la mère de Sydney, en tueur et en le tueur qu’était Billy.




4.  Scream 4 : Paralittérature et mauvais genre

Le dernier et récent opus est bien moins intéressant que les premiers sur ce point, faisant plus de références au cinéma qu’à la littérature proprement dite. Toutefois, on peut y voir dès le slogan le genre de littérature à laquelle il fait allusion. « Nouvelle décennie, nouvelles règles » dit le slogan. Pour autant, dans le film, les règles ne changent qu’à peine.
Cela fait songer à la littérature actuelle. Comme pour Scream, elle semble devoir évolué et n’évolue jamais. Pour certains, la crise littéraire est le moteur de sa propre évolution. On change donc les règles sans les changer et le roman piétine.

Le succès de Scream 4 s’explique plutôt par le motif du criminel : il ne souhaite plus être acteur, il souhaite être célèbre. C’est aussi ce qui explique le succès de la littérature de jeunesse par rapport à la littérature traditionnelle. Le but de beaucoup de héros de ce genre de littérature, dite paralittérature, est de devenir célèbre. Le petit chaperon rouge passe à la télé car elle a survécu au loup, le loup passe au tribunal diffusé sur grand écran. Dans Chaperon rouge : collection privée de Nadja, le lecteur se promène dans un musée où toute l’histoire du petit chaperon rouge est racontée à travers des statues à son effigie. Le petit chaperon rouge est une vraie star, reconnue comme telle. Et le lectorat de ce genre de livre aime voir des enfants de leur âge devenir célèbres. Voici trois titres exemplaires sur le thème de la célébrité : Regardez-moi ! de Gudule, On passe tous à la télévision de Jolibois-Frasseto et Espoir de Star d’Isabelle Chaillon. Encore peut-on citer Charlie et la chocolaterie où le jeune Mike Teavee, au nom déjà assez représentatif, va se faire téléporter dans un écran de télévision pour être le premier homme transféré par les ondes. Plus parlant, Harry Potter, célèbre malgré lui, immédiatement reconnu de tous dès ses premiers pas dans le monde des sorciers. Bien que cette célébrité soit mal vécue de temps en temps, elle lui procure de nombreux avantages.

Cela ne semblerait pas concerner la littérature pour adulte si celle-ci n’était pas tout autant préoccupée par ce besoin de se reconnaître ou de s’imaginer dans les magazines people. Il existe d’ailleurs une figure centrale de la littérature de jeunesse qui lie celle-ci à celle des adultes, à savoir celle de Marylin Monroe. Car Marylin est le fantasme de beaucoup d’hommes, la femme qui était aimée de tous et par tous, un symbole glorieux de la célébrité télévisuelle. Tout le monde veut devenir Marylin Monroe parmi les lecteurs, même adultes, de livres sur la grande comédienne et chanteuse.

Aussi Scream 4 répond-t-il à ce nouveau thème littéraire de la volonté d’être célèbre. Ce thème qi a même permit l’accession au canon scolaire des plus qu’ennuyeux Mémoires de guerre du Général de Gaulle ou des Mémoires de M. de Talleyrand. Thème qui explique également l’engouement pour l’autobiographie et l’autofiction. Même Long John Silver, jaloux du succès de Jack Sparrow dans Pirates des Caraïbes, semble devoir sortir de sa retraite pour écrire et publier ses mémoires[6].

Scream 4 n’est plus alors un Frankenstein des poètes anciens mais un observateur astucieux et terriblement moqueur des poètes nouveaux. Ce qui revient à dire que très longtemps, Scream fut un complément livresque, presque un vulgarisateur de littérature classique et qu’il est à présent un témoin de la dérive livresque et sociale dont l’aspect toujours métatextuel nous rappelle à des thèmes plus intelligent. Le tueur s’adonne au happy-slapping tandis que Sydney écrit son autobiographie, comme si le film nous encourageait à lire des autobiographies comme Mon cœur mis à nu ou W ou le souvenir d’enfance plutôt qu’à regarder des émissions de téléréalité de l’ordre de Koh-lanta, Secret Story, L’Amour est dans le pré ou autre fadaises.


Et vous, quel est votre classique préféré ?




[1] COMPAGNON (A.), Le Démon de la théorie, littérature et sens commun coll. Points Essais, Editions du Seuil, Paris, Mars 1998, p.31.
[2] Les exemples sont nombreux : Claude Ponti est célèbre pour ses réécritures du diptyque d’Alice de Carroll, Ungerer pour son Géant de Zéralda qui associe Petit chaperon rouge et Petit Poucet .La bande dessinée, tout aussi méprisée dans le domaine littéraire français a réécrit le Chateaubriand des Mémoires d’Outre-tombes, Léo Malet notamment avec Blacksad de Dias Canales et Guarnido, Le Procès de Kafka par Céka ou encore Les Rougon-Macquart de Zola avec les Maîtres de l’orge de Van Hamme et Vallès.
[3] AVELINE (C.), Le code des jeux, Machette, 1961, pp.251-253.
[4] John Williams, compositeur de la musique des différents films, peut s’approcher en cela d’un nouveau Wagner et Star Wars d’une Tétralogie des Niebelungen moderne, puisque comme elle la saga de Lucas s’approprie les mythes, les mêle dans une ambiance où même la musique est actrice et joue le rôle de chaque personnage avec ses leitmotivs.
[5] BAYARD (P.), L’Affaire du chien des Baskerville, coll. Mdouble, Les éditions de Minuit, Paris, 2008, p.131-138.
[6] En effet ses derniers temps, les auteurs de romans et de bandes dessinées reprennent avec acharnement le récit de la vie du célèbre héros de Stevenson : Xavier Dorison, Mathieu Lauffray, Long John Silver, Paris ; New York : Dargaud, 2007 ou encore Björn Larsson, Long John Silver : la relation véridique et mouvementée de ma vie et de mes aventures d'homme libre, de gentilhomme de fortune et d'ennemi de l'humanité, traduit par Philippe Bouquet, Paris : B. Grasset, 1998 et Simon Bent, Under the Black Flag: the early life, adventures and pyracies of the famous Long John Silver before he lost his leg, London : Oberon, 2006.