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vendredi 19 août 2011

La révolte des lutins



Fini les bisounours et les contes de fée!
Le Prince et la Princesse ne se sont pas mariés:
Ils n'eurent pas d'enfants, c'est là leur seul bonheur
Mais ils se sont aimés, c'est bien cela qu'ils pleurent.
Plus de parcs, de châteaux ou de lacs merveilleux,
Seule une ville et des gares où règne l'ANPE.
Plus d'amour, de chansons sous les arbres, les balcons:
Le Romantisme n'est plus qu'un musée moribond...
L'Ironie corrosive dans les rues tourne en rond,
Passion maladive des agglomérations.
*
La Belle aux bois dormant reçoit pour toute visite
Qu'un absurde Barbe-Bleue qui ne pense qu'à sa b...;
Le chat botté n'a plus un zeste de malice:
Il chasse les souris dans des flaques de pisse.
Le chapelier toqué, mariné au vin rouge,
Enfourche Blanche-Neige et le Chaperon rouge.
*

Assez! Il faut laver vos âmes que les railleries
Ont sous quelques excréments cloîtrées, ensevelies
Allez! Il faut rêver! Et croire qu'on peut s'aimer
Dans un monde qui ressemble à un conte de fée.

dimanche 14 août 2011

Le chevalier sans nom






Il était une fois,  dans un lieu inconnu de tous,  aux rues anonymes,  au fin fond de l’univers,  un chevalier sans nom.  Il devait bien en avoir un  mais, étant orphelin, il n’en avait jamais eu connaissance, ce qui se révèle particulièrement gênant lorsque  l’on vous demande votre nom. Ne sachant où chercher cette réponse, il prit l’habitude de se faire appeler X.  D’aucuns le croyaient alors auteur  de nombreux méfaits, d’autres le  disaient le père de toute une flopée d’enfants. Certains le croyaient mort, le portaient disparu. D’autres encore l’évitaient car il n’est pas bon de fréquenter un homme qui ne sait pas d’où il vient. Tel est le lourd fardeau des anonymes, telle est l’importance majeure de connaître son histoire et de la rechercher.
Il était néanmoins chevalier, ce qui lui permit de se faire connaître sur les champs de bataille. La Rumeur, mère des vices mais bonne messagère, lui bâtit en peu de temps une réputation tissée de bravoure, de noblesse, ornée d’éclat et de succès, tant et si bien que le bruit arriva jusqu’à Camelot . En effet, un matin pâle et frais, tandis qu’il s’apprêtait à se mettre sur son céans, le Roi Arthur reçu la visite d’une puce qui se glissa dans son oreille et lui murmura :
« Par delà les chemins battus du royaume de Logres, dans une ville qu’aucune carte ne montre, se trouve un chevalier qui rapportera ce qui à ton royaume fait défaut ».
Le bon Roi savait qu’une mauvaise ambiance régnait en son royaume, car Hypocrisie, une amie de Morgane, tout droit venue d’Avallon, venait de s’installer. Les habitants de Camelot eux-mêmes passaient jours et nuits à se mentir, à se moquer les uns des autres en cachette. Yvain ne trouvait jamais le temps d’aller chez Sir Gauvain, Lancelot avait bien mieux à faire. Au roi, on disait que tout allait bien. On omettait probablement de lui rapporter les nombreuses veillées de Guenièvre dans les tavernes de la ville, en compagnie de galants cavaliers, où elle dénigrait ouvertement tout ce que faisait son mari, à la ville comme au lit.
C’est pourquoi cette annonce, au lieu de lui mettre la puce à l’oreille lui sembla être un rêve. La visite, le lendemain matin, de l’archange Gabriel lui sembla tout  aussi irréelle. Il fallut qu’au soir, durant le dîner, qu’il prenait désormais seul, son auriculaire lui ôte la fourchette de la bouche, le sommant de lui prêter attention.
« Diable ! Quelle est cette vile sorcellerie ?, s’écria le bon Roi, depuis combien de temps un petit doigt a-t-il son mot à dire ici ?! ». Il avait oublié que notre petit doigt est là pour nous dire ce qu’on nous veut cacher.
Le petit doigt lui rappela l’existence de ce chevalier, et à l’aide du pouce, le pinça pour lui prouver la véracité de ses dires. Arthur, fou de joie, chargea Gauvain, son dernier loyal serviteur, de trouver sur le champ le Seigneur De X. Gauvain revint trois mois plus tard, accompagné du chevalier sans nom.
Non loin de là, se trouvait un royaume sous le joug d’une terrible malédiction que lança un jour Morgane. On avait invité, au baptême de la jeune  princesse, grand nombre de célèbres fées, parmi lesquelles Mélusine, Clochette et Camomille. Mais nul n’avait songé à Morgane. Prise d’une folle rage, celle-ci condamna la jeune fille et son royaume à sombrer dans une totale léthargie lorsque cette dernière atteindrait ses vingt printemps. Depuis le royaume était plongé dans une nuit éternelle, le château protégé par de sombres maléfices. Sous le ciel, seul le Graal eut un jour été si fortement gardé.
Le chevalier de X passa bien des heures dans les bibliothèques de Camelot à la recherche du Graal et tomba un beau jour sur la légende d’une grande beauté endormie dans un château au beau milieu de la forêt. Son royaume s’appelait Tendre. Après avoir fait part de sa découverte au Roi Arthur, il attendit sa permission de se mettre en quête. Le détenteur d’Excalibur se souvint de la prophétie qui lui fut faite un jour par une puce, un archange, et son auriculaire, et accepta vivement cette demande, s’attendant à voir arriver à sa cour le saint Graal.
X sortit donc de la ville et  partit à la rescousse de la jeune princesse sur son fier et blanc destrier vers le pays du Tendre. Il accomplissait sans même le savoir son destin.
Le pays de Tendre était un vaste espace boisé, où les forêts abritaient ça et là lacs, archipels, marais verdâtres et de grandes plaines auxquelles des troupeaux de violettes et une myriade de myosotis prêtaient une teinte indigo. Le château de la belle était perdu au fin fond de la forêt la plus éloignée du royaume, et pour y arriver Dieu seul sait les risques qu’il restait à courir au chevalier sans nom. Mais son sens du devoir, semble-t-il, sa soif de vérité et de sagesse, ainsi qu’un sentiment flou, diffus  mais déjà assez distinct l’aveuglait et lui donnait le courage nécessaire pour aller de l’avent. Tagada, tagada, tagada, au galop allait sa monture que nulle autre sur terre n’aurait égalée. Parfois la foi des uns emballe celle des autres; ainsi va le monde, en bien comme en mal.
Le premier obstacle se posa bientôt : une montagne immense flanqué d’un manoir colossale obstruait le passage du chevalier. Il s’agissait du lieu dit  Orgueil. Quiconque désirait passer devait au préalable escalader cette montagne puis descendre son autre versant. Malgré la hauteur, le chevalier à qui rien ne fait peur décide de grimper, laissant là son compagnon de route. Au fur et à mesure qu’il avance, son assurance augmente, et une fois au sommet, sûr de lui, il entre dans le manoir. Une énorme fontaine d’or et d’argent trônait au centre de l’unique et antique grande salle de la bâtisse. Déconcerté, X s’approcha et se mira dans l’eau cristalline de la fontaine. Son reflet lui apparait sous l’apparat princier de la beauté et la fortune. Que lui importe cette beauté endormie, puisqu’il s’aime lui-même ? Il s’approcha toujours plus prêt et plus dangereusement de l’onde jusqu’à ce qu’une noire tentacule s’empara de son chef et l’attira vers les profondeurs insoupçonnées de la fontaine.
« Enfer et damnation ! Qu’est-ce donc que tout ceci ?! », s’écria le pauvre chevalier, cherchant en vain à se libérer des pattes gluantes qui l’aspiraient. Son visage lui apparaît alors, maladif, tiré, les yeux rougeoyant dans leurs orbites. Un rictus hideux déforme à présent son doux sourire et sa grande laideur d’âme lui est ainsi dévoilée. Comprenant son erreur, le chevalier arma son bras et prit sur lui de trancher les tentacules qui le retenaient prisonnier. Mais dès qu’il en coupe une, trois autres poussent à sa place ! Quel terrifiant calvaire ! Comment va-t-il se libérer de cette étouffante étreinte ? Il se trouve laid et maudit son orgueil surdimensionné. Alors, les tentacules disparurent en un nuage de poussière et le manoir s’écroula sur ses fondations, tandis que la montagne s’affaissait. X perdit connaissance oscillant entre vie et mort, dans un sommeil sans rêve.
Lorsqu’il revint à lui, il faisait encore nuit et le chemin devant lui était encore fort long. Il se leva et massa le bas de son dos qu’il lui faisait affreusement mal. Mais pire que cela, son amour-propre est en lambeaux. Comme la montagne s’est écroulée, son cheval blanc le rejoignit et ensemble, ils poursuivirent leur route.
Un panneau de bois se dresse à un croisement, qui propose trois directions notables : les villes de Méchanceté au nord, Médisance au midi et Perfidie au Sud. Aucune de ses ville ne semblaient attirantes mais le chevalier comme sa monture tiennent à peine de bout et cherchent un lieu pour passer la nuit. Par crainte de se perdre, X décida de s’arrêter dans la ville centrale, celle de Médisance. Il trouva vite une auberge mal famée mais peu chère où il choisit de faire halte. Tous dans ce village le connaissent, car il est le chevalier sans nom dont parle tout Camelot. Le dernier chevalier sans nom qu’ils avaient croisé était un lâche qui s’était caché comme un voleur dans une charrette de foin. Nul ne doute en ce lieu que X fera pire que le chevalier à la charrette. X écoutait  les discussions,  tapi dans son coin sombre de la taverne, sirotant un affreux breuvage alcoolisé du lieu. Soudain, ses oreilles sont attirées par une conversation au sujet de la jeune princesse. On la dit laide, repoussante, grosse, mal élevée. Un autre buveur s’enquit à dire qu’elle a des bras et des jambes de bûcheron ou de lutteur. On critique ses cheveux sales, gras et crépons. Le portrait qu’on dresse d’elle donne au chevalier une telle nausée qu’il est contraint de sortir de l’auberge pou régurgiter son dîner. Se peut-il qu’une princesse soit si laide ? Certes le corps n’est qu’une façade comme un coffre de bois moulu et poussiéreux peut renfermer un amas de pièces d’or et de pierres précieuses, mais en général ce genre de cas concerne surtout les princes, qui grenouilles ou bêtes, après le premier baiser révèlent leur beauté. C’est alors que X se mit à observer les détracteurs de sa belle. Ceux-ci ressemblaient à une horde de vautours séniles, moqueurs comme des merles caquetant à la façon des poules. Leurs traits semblaient avoir été dessinés par  un Picasso ivre un soir de mélancolie, tellement ils étaient disproportionnés et contre-natures. Nul n’aurait acheté la toile les représentant fusse-t-elle peinte par De Vinci, Raphaël ou Rembrandt. Il comprit alors que bien souvent la critique des gens envers d’autres n’est qu’un miroir qu’ils se tendent à eux-mêmes. Il se jura alors de ne plus jamais quoi que ce soit sans s’en être fait le premier une idée personnelle. Le lendemain, au chant du coq, dans la bise rosée du soleil à la lune en guise de bonjour, X repartit sur son destrier pour poursuivre son interminable périple.
Il lui fallut bientôt rallonger le chemin devant lui afin de contourner le gouffre de l’Impatience, et arriver l’équivalent de  trois jours plus tard, à bout de souffle à la ville d’Affinité où une foule galvanisée l’accueillit à bras ouverts sous une ovation à faire passer les pires des séismes de Poséidon pour un murmure de ruisseau. Tous l’aime et le félicite. Au dire de chacun, il est la perfection née, l’homme de la situation. Confus au plus au point, X s’agenouilla devant la foule, car il est bien élevé, et les remercia pour leur bon accueil. Cela réchauffa le cœur du chevalier qui  finissait par geler d’inquiétude et d’ennui. Il se reposa dans une auberge fleurie de toute couleur et rêva qu’il ne faisait qu’un avec tout ce qui vit. Il partit tôt au lendemain.
Quelques heures le drainèrent aux villages de Petits soins puis de soumission. Ce dernier village était soumis à une loi tyrannique que tous semblait trouver bonne. Les juges, de jeunes femmes aux yeux limpides comme les mers calmes du Pacifique, le firent comparaître devant elles, ordonnant qu’il se soumette à cette loi s’il souhaitait poursuivre sa route. Comme d’ordinaire les juges sont de vieux squelettes ornés de tissus pompeux et coiffés de perruques grotesques, obéir à ces jeunes vierges ne lui aurait pas été désagréable. Mais son cœur était déjà soumis à une autre loi, c’est pourquoi il refusa tout net. Il fut alors condamné à mort et jeté au cachot de la ville. Peu de temps plus tard arriva une jeune femme au pas peu assuré qui lui demanda pourquoi il avait refusé de se soumettre à la loi. X lui expliqua qu’il avait déjà fait serment à la loi de la princesse endormie et qu’en aucun cas il faillirait à sa promesse. La femme le félicita pour sa constance et sortit une clef d’or de sa poche avec laquelle elle ouvrit la porte de sa cellule.
« Notre maîtresse Tentation va vous faire rechercher par ses walkyries où que vous alliez, le prévint- elle, soyez très prudent ! »
« Connaissez-vous un chemin sûr pour rejoindre celle que j’aime de toute mon âme ? », demanda le chevalier inquiet
« Je ne vous le saurais dire Seigneur, répondit-elle, allez voir les Nornes. Seules elles connaissent le chemin. »
« Où les puis-je les trouver ?, s’enquit X »
« Elles demeurent dans une vieille cabane de bois au fin fond du marais du Passé, dans l’incertain Temple de l’avenir. » 
X la remercia, bondit sur son cheval et se lança au galop en direction du marais du Passé. Il s’agissait d’un lieu où au milieu de plan d’eau verte, nauséabonde, pourrissaient les ruines tristes de jadis laissées aux ronces brunâtres. Il est très risqué de traverser ces sables mouvants car on risque d’y rester bloqué dans hier éternellement, comme le fut Merlin par Morgane. Sans peur avance le chevalier, car ce sentiment étrange qui le suit en tous lieux depuis son entrée dans le pays de tendre est si fort qu’il le préserve de tous dangers. Il pourrait grâce à lui marcher sur l’eau, traverser des gouffres ou se mesurer à une armée de milles géants. Très vite il posa le pied sur le seuil de bois de la cabane de bois. Il frappa à la porte, nulle réponse. Le vent commença à souffler, le froid se fait sentir et une assemblée indiscrète de saules et d’aulnes l’observaient d’un air morne. X frappa à nouveau, se présenta et demanda à entrer. Mais rien y fit, nul ne répondit à son appel.
« Il doit y avoir personne, pensa-t-il, qui vivrait dans un lieu si misérable ? ». Il s’apprêtait à passer son chemin mais entendit soudain glousser de l’autre côté de la porte de chêne. Intrigué, il força un peu la porte. C’est alors qu’une vielle femme aux allures de momie ouvrit l’huis et s’écria :
« Tonnerre ! Sont-ce là des manières d’interrompre les gens pendant le thé ? »
C’était une femme aussi centenaire qu’un vieux baobab et aussi hirsute  qu’un crapaud. Elle avait quitté une table habitée de deux autres sorcières du même acabit. Se raclant la gorge, X balbutia les excuses qu’exige la plus élémentaire politesse, un « Désolé de vous déranger à une heure si tardive » sonnant aussi obséquieux que parfaitement absurde et demanda courtoisement à parler aux dames appelées Nornes. Les trois vieilles morues, l’air pincé, le détaillèrent de haut en bas avant de répondre qu’elles étaient bien trop occupées à prendre le thé pour parler Destin, sens de la vie, ou autres sornettes de ce genre. Si cruellement éconduit, X ne se laissa aucunement démonter et opta pour une ruse des plus insidieuses. Car ce même sentiment étrange et impalpable qui le suivait et lui prêtait courage, le rendait aussi très intelligent.
« Mesdames…que dis-je ? Gentes et délicieuses demoiselles !, commença-t-il, Que vous êtes radieuses ! Que me semblez-vous belles ! Sans la vérité honnir, si votre langage ressemble à votre corsage, vous êtes les sirènes d’or de ce pauvre marais ! »
La flatterie bien des fois fait plus ravages que loi, et quelques bons mots bien placés changent une vile sorcière en adorable fée. Car les trois vielles oyant telles paroles, deviennent rouges de confusion, se donnent entières au beau-parleur.
« Je vois que j’embarrasse votre douce et belle assemblée et vous demande bien pardon, continua-t-il. Toutefois, s’il m’eut été possible, si le Ciel favorable à mes souhaits jugea bon de me laisser partager le thé avec des nymphes telles que vous l’êtes, ma vie toute entière n’en serait que plus illuminée ! »
Les trois vielles n’avaient pas compris grand-chose à son admirable tirade mais la beauté des sons leur  mit au cœur une impression de félicité telle qu’elles s’empressèrent d’accéder à sa requête. X les remercia vivement et s’assit aux côtés de l’une d’elles, rendant les autres noires de jalousie.
« On prétend de par le vaste monde, que vous êtes magiciennes ? », lança-t-il pour ouvrir la discussion.
« C’est bien vrai !, répondit sa voisine, celui qui vous a dit cela n’a point menti, ni même exagéré ! »
« En quoi consiste donc ces pouvoirs ? », s’enquit le chevalier.
« Nous connaissons l’avenir, que chaque jour nous lisons dans l’eau de notre fontaine à l’aide d’un miroir magique ! », l’informa la Norne d’en face
« C’est passionnant ! Auriez-vous la bonté de me faire une démonstration ? », supplia faussement le chevalier.
« Oh ! Hé, hé, hé !, cracha, toussota, ou bien gloussa (nul ne le saurait dire) la troisième Norne, rien de plus aisé !
Les trois aïeules sortirent de la cabane en se bousculant pour arriver la première au puis du Destin et regardèrent miroir en main le destin du jeune homme. Celui-ci les rejoignit bientôt et elle de l’informer en cœur :
« Tu as devant toi une bien longue route, au bout de laquelle ton nom tu connaîtras. Tu es celui qu’attend depuis voilà bien longtemps le preux Roi Arthur et ta femme sera la beauté endormie aux bois. Mais prends garde, toi que rien ne désarme, de grands périls t’attendent ! Car il te faudra voyager jusqu’au Lac d’Indifférence, voguer sur une barque jusqu’à l’île d’Oubli aux portes des Enfers. Là, tu iras voir les mânes de tes amis défunts qui t’offriront l’arme qu’il te faut pour accomplir ta quête ! Il te faudra ressortir pour aller au château de ta princesse, lequel est gardé par une forêt fantôme, un immense dragon et un cercle de flamme. Alors, tous ces dangers traversés, tu trouveras ta belle, endormie, n’attendant plus que toi ! »
L’oracle lui va droit au cœur, comme une flèche brûlante. On dirait que l’Océan entier se forme devant lui afin de le noyer. X respire avec peine et tombe à terre sans connaissance. C’est merveille s’il est encore en vie.
Lorsqu’il ouvrit des yeux plaintifs et douloureux, le marais entier avait disparu. Le sol visqueux et boueux s’était changé en sable fin, doux et lumineux. Un lac colossal, semblable à ceux que l’on trouve en Bavière, somnolait devant lui : le Lac d’Indifférence. Comment le traverser ? Est-ce même possible ? Lecteur, qu’en penses-tu ? Que ferais-tu perdu sur cette vaste plage devant un lac inaccessible et tellement proche ? X cherche une solution et n’en trouve aucune. Il a beau chercher, rien ne lui apparait qui le pourrait aider. Il est dépité. Être arrivé si près du but pour rester assis là à regarder de nonchalantes vagues se moquer de son impuissance à aller plus loin. « Pourquoi persévérer ?, se dit-il, pourquoi  se donner tant de mal pour une fille qui, probablement, lui imposera ses choix, séduira d’autres hommes pour l’énerver, fera semblant de le comprendre pour mieux le contrôler, fera de sa vie un enfer là où il attendait un paradis ? Ne s’est-il point fourvoyé dans cette quête sans fin ? N’aurait-il pas mieux fait de rester auprès d’Arthur, Galaad, Kay ou Sire Gauvain à boire ou même chanter et danser plutôt qu’à lire ces satanés codex qui l’ont mené ici même, sur cette plage ridicule ? De rage, il frappa du pied dans le sable, pourfendant un virtuel ennemi, si ce n’est sa propre impatience. Il décide de se reposer sur cette plage, de goûter aux fruits des arbres, de regarder le lac et laisser passer le Temps et les heures qui jamais ne suspendent ni leurs vols, ni leurs cours. Après quoi, il rebrousserait chemin pour ne plus revenir. Il s’assit sur la grève et commença à dessiner. Un soleil, une lune, un chapeau, une rose, des cheveux, une tête, une bouche, un sourire mutin, des joues, un nez, des yeux….ses yeux à elle, celle qui l’attend à l’autre bout et qui son aide requiert ! Comment a-t-il pu si follement désespérer ? Lui le brave X ! Le chevalier sans nom ! Il lui en faudrait un qui fasse trembler de peur les ennemis de Camelot. Et un chevalier pleutre, qui n’irait pas sauver une princesse en danger mérite-t-il un nom ? Les yeux de sa bien-aimée lui redonnèrent courage et vigueur, puis le relevèrent du sol et le firent marcher. Soudain, il aperçut une vieille barque de bois, courbe, qu’il n’avait pas vue. Ce sentiment qui jamais ne le lâche le rend plus clairvoyant. Il se dirigea vers la barque, monta à l’intérieur et rama jusqu’à l’île. Mais une lourde tempête se leva lorsqu’il fut à mi-chemin, formant un maelstrom sans fond.
 Comme sa barque n’avait aucune voile, les vents la malmenèrent avec une simplicité insolente et la poussèrent toujours plus près du gouffre d’eau. Mais alors surgit de nulle part son fidèle destrier paré d’ailes gigantesques, qui l’attrapa au vol. Ensemble, ils galopèrent sur de gris nuages, traversant violemment plusieurs rideaux de pluie. Mais alors qu’ils approchaient de l’île, un éclair malveillant déchira le ciel pour venir s’abattre sur le pégase. Ce dernier s’écroula dans le lac déchaîné, mortellement blessé, éjectant de selle le chevalier surpris. X atterrit de façon sanglante sur la plage de l’île de l’Oubli, pleurant son fidèle ami déchu. Il se releva non sans mal. Il lui semblait que son corps n’était qu’un bloc de chair percé de milles broches tranchante de fer. Mais il doit trouver les Enfers, poursuivre sa quête. Mais l’entrée des Enfers semblait  introuvable…d’autant que peu à peu il oublia son cheval, Arthur, Camelot, la princesse endormie, son parcours, les Nornes, les villes et villages traversés jusqu’au sien. Il ne se rappela plus qui il était : il ne savait plus qu’il n’a pas le moindre nom et cherche à s’en souvenir en vain. L’oubli peut être la fin de tout ennui, la mort des mauvais souvenirs. Mais l’oubli est une mort en soi. X ne pleura ni ne rit pas, il ne savait plus le faire. Bientôt il resta là assis, ne sachant plus marcher. La Mort s’arma de  sa fauche, se préparant à le chercher car, si étrange que cela puisse paraître, sur l’île de l’Oubli on oublie même de respirer. On ne sait plus le faire.
Mais alors qu’il s’apprêtait à oublier de vivre, un vieil homme s’appuyant sur une canne tordue de bois se pencha sur lui et lui murmura à l’oreille : « Debout ! Lève-toi et marche ! ». Et X retrouva toute sa mémoire et se remit sur pied. Il dévisagea involontairement son sauveur, curieux d’apprendre son identité.
« Qui êtes-vous ? », demanda-t-il poliment
« Peu importe mon nom, répondit le vieillard avec sérénité, ta quête n’est pas achevée. Tu trouveras non loin de ces collines, qui bordent la plage, un vieux soupirail poussiéreux, rongé de souffre. C’est là l’entrée des Enfers. »
Confus, X le remercia et couru vers le soupirail qu’il franchit bientôt. Une pluie de bulles colorée d’or et de bronze l’accueillit et le draina jusqu’à un fleuve noir comme l’ébène où l’attendait une autre barque et un passeur vêtu de haillons.
L’homme n’était guère rassurant. Pire, il ressemblait à un de ces croque-mitaines édenté, comme momifié vivant. Vêtu tel qu’il l’était, on eut dit un vagabond perdu sur son chemin. Cela rappela à X qu’il était lui-même déboussolé comme dans un labyrinthe. Il monta dans la barque pour s’asseoir à côté de l’inquiétant guide des Enfers. La barque vogua quelques bonnes heures sur des eaux opaques et profondes, puis bifurqua soudainement sur un petit fleuve tranquille à l’eau verte et troublée.
« Passeur, osa-t-il murmurer, quel est ce fleuve ? »
« Le Léthé, répondit celui-ci d’une voix forte et rassurante, le fleuve du souvenir ! ». En contraste avec son apparence, sa voix étant douce, chaleureuse et réconfortante, presque paternel. Bien souvent la voix d’un être est reflet de son âme.
« Nous y voici, soupira le passeur en jetant l’ancre sur une île brumeuse »
« Où sommes-nous, s’exclama X, je n’y vois rien ! ». En effet, le brouillard était tel que même l’obscurité eu été plus propice à trouver son chemin.
« Tu le sauras bien vite, se contenta de répondre le passeur d’une voix confiante, va ! Et lorsque tu t’en iras, ne regarde surtout pas derrière toi ! ». Sur cette énigmatique recommandation, le passeur prit les voiles puis disparut au loin. X avança, épée au poing, prêt à pourfendre l’ennemi. La brume se dissipa pour laisser place à la maison de son enfance où semblait l’attendre et son père et sa mère. Il entra pour les serrer contre lui mais ce n’était que des ombres. Terrassé par le chagrin, le chevalier balbutia quelques mots tendres totalement inaudibles.
« Mon grand et beau garçon, sourit sa mère, enfin tu nous viens rendre visite ? ».
« C’est un peu tôt, s’inquiéta le père, trop tôt ».
« Dîtes-moi, supplia le chevalier, dîtes- moi quel est mon nom ! ».
« C’est à toi de le découvrir, mon fils », répondirent les aïeuls à tour de rôle.
« Comment le puis-je ? », pleura le chevalier.
« Ne pleure pas, s’écria le père, ce n’est point digne d’un chevalier ».
« Crois-moi mon garçon, soupira la mère, nous sommes tous passé par là ! Achève ta quête, c’est tout ce qu’il te faut savoir »
« Et qu’arrivera-t-il donc ?, demanda X à bout de forces »
« Tu  ramèneras ce qu’il nous manque à tous, et connaissant ton nom, tu détruiras le maléfice qu’Hypocrisie nous a jeté à tous, répondit le père, va mon fils ! Le monde a besoin de toi. »
X aperçut alors une petite colline grimpant vers la surface. Il fit ses adieux aux parents et escalada le monceau de pierre, sans regarder derrière lui. Il n’avait pas oublié le conseil du  passeur. Lorsqu’il arriva à la surface, une noire forêt de ronces géantes et d’aulnes spectraux se dressait devant lui, cherchant vainement à dissimuler le château de la belle endormie.
Du tranchant de son épée, il se fraya un chemin parmi les mauvaises herbes disproportionnées, allant jusqu’à trancher deux fois quelques lianes qui cherchaient à le retenir. C’est alors que certaines d’entre elles se saisirent de lui et le ligotèrent à un arbre obèse mais robuste. Un roi spectre sortit du feuillage de l’aulne d’en face et le regarda droit dans les yeux. Il suait la malveillance et la malhonnêteté. Sa voix doucereuse lui lécha les tympans :
« Viens jouer avec moi, jeune chevalier, et plus jamais jamais tu ne vas t’ennuyer ! ».
« Je ne suis plus un enfant », fit observer le chevalier, s’arrachant de l’emprise des mauvaises herbes.
« Oui, reconnu le spectre, toutefois c’est tout comme ! Tu n’as jamais connu de femme ! »
« Mais j’ai connu la guerre, surenchérit alors X d’une voix où grondait une rage irrépressible, les morts, le sang, les femmes qui pleurent et enterrent leurs enfants avant elles ! Il faut que cela cesse ! »
« Ah, je vois !, déclara son triste interlocuteur, tu es venu pour cela ! »
« Et trouver celle que j’aime ! », le défia X.
« Oui, accepta le Roi des aulnes amusé, cela va de paire ! ». Le roi fit une pause, semblant réfléchir puis leva des yeux  effrayés autant qu’exorbités, hurlant : « Mais alors, c’est toi, le chevalier sans nom, venu pour la Princesse Tendresse ?! »
Sans laisser à X le temps de répondre, il poussa une sorte de cri strident et sourd, mélange hétéroclite de flûte malmenée et de corbeau chassé au balais, avant de s’enfuir se dissiper  sans délais à travers le brouillard de la cime des arbres.
« Curieux personnage, résuma le chevalier désormais décidé à rester aussi impassible que sa bile le lui permettrait, poursuivons ! ».
Froissant quelques mauvaises racines, étranglant de ci de là des lianes malveillantes, il parvint enfin au château de la Princesse. « Tendresse, soupira-t-il ému, elle se nomme Tendresse ! ». Mais le château était encerclé d’un rideau de braises si ardentes qu’elles paraissaient bleuâtres comme une mer phosphorescente et infinie. Le chevalier demanda à son vaillant cœur de lui prêter force et courage devant cette épreuve de foi, lorsqu’approchant de l’immense bâtisse et de sa barrière embrasée, il se trouva nez à nez avec un dragon dont la taille approchait le triple de celle du château. Sans crier gare, le reptile décocha une flaque de lave sur le pauvre jeune homme qui ne l’évita que de justesse, touché à la jambe gauche.
« Seigneur dragon, cria-t-il se redressant avec peine, je ne te crains point ! ». Arme au poing, il s’élança vers le cruel animal et lui sauta à la gorge. Ainsi, il faut toujours prendre garde et ne jamais sous-estimer qui est plus petit que soi. Le monstre l’apprit à ses dépens car X, chevauchant le haut de sa colonne vertébrale, le terrassa en lui ôtant la tête du tranchant de son fer. La ruine de cette terreur animale s’écroula dans un linceul de poussière et une marée de sang nauséabonde.
Ce péril écarté, il en restait un autre, l’ultime épreuve : franchir sans peur la grande muraille de braise entourant le château. Retenant avec peine sa respiration, tremblant du plus petit orteil au plus court de ses cheveux, le chevalier s’avança au beau milieu des braises….et se retrouva dans la plus haute tour du palais, dans une salle obscure et froide où l’attendait Tendresse, endormie sur un lit de marbre glacial, comme enchaînée par des cordes de rosiers noirs et épineux. Avec douceur, de peur de la blesser, X brise ses liens et la jeune fille s’éveille. Et dans un sourire :
« Bonjour chevalier ! Es-tu celui qui m’est venu délivrer de mon infinie torpeur ? »
X ne savait que dire. Il avait vaincu Nornes, spectres, dragon et flammes et se trouvait là hébété, comme figé de terreur devant la candide beauté de la Princesse. Curieuse chose que l’amour, qui vous prête la crainte de ce qui vous semble vous faire le plus de bien !
« Je ne sais même pas qui je suis, répondit-il perdu, je viens de Camelot pour vous délivrer »
« Alors, tu es Amour !, cria-t-elle au summum de la joie. Viens, je t’accompagne à Camelot pour vous délivrer d’Hypocrisie ! »
X ou plutôt Amour était heureux. Non seulement il avait un nom mais en plus un être à ses côtés pour vaincre la solitude. Ά présent, tout ce qu’il avait vécu en ce royaume lui paraissait limpide car en trouvant son nom, il avait trouvé celui du sentiment qui le rendait si vaillant.
Un soleil resplendissant les accueillit hors du château : le sommeil était parti en kidnappant la lune au passage. Les deux amants chevauchèrent plusieurs jours durant vers Camelot. Hélas, elle est si dure la quête des bons sentiments ! Et déjà les walkyries, émissaires de Tentation arrivèrent à la charge ! Que faire ? La vélocité des montures des walkyries dépassaient celle des chevaux d’Amour et sa compagne. Dans une pluie de lances acérées, Tendresse et son sauveur se retrouvèrent à terre aux côtés de leurs bêtes mortellement blessées. Tout semblait alors perdu, tout espoir vain. Sentant venir leur dernière heure, le chevalier et sa princesse se réfugièrent dans les bras l’un de l’autre.
C’est alors qu’arriva, Miracle !, le fidèle destrier d’Amour, comme rené de ses cendres, toujours pourvu de ses ailes blanches, qui semblaient même plus grande et avec lesquelles il fit de tomber de scelle les chasseuses . Amour serra très fort contre son compagnon qu’il croyait avoir perdu, et après avoir fait monter Tendresse, le chevaucha à son tour. Tous trois s’élancèrent vers le royaume de Logres où ils arrivèrent en quelques heures. Celles de Camelot étaient sombre car le Roi aliéné avait confié son trône à la terrifiante Hypocrisie. Encerclés de lames, les deux amants entrèrent dans la cour et se prosternèrent devant la cruelle sorcière.
« Bien, crachota celle-ci, au moins vous n’aurez pas été durs à trouver ! ». Elle fit signe de la tête aux garde de trancher celles des prisonniers. Mais rien ne se produisit. Prise de stupeur, l’affreuse mégère se leva et réitéra son ordre redoublant dans sa voix sa dose de venin. Mais rien y fit. Sous le joug de la beauté de Tendresse, tous les êtres prêtèrent allégeance à Amour qui fit chasser l’envoyée de Morgane et rétablit Arthur sur son trône perdu.
On fit la fête durant des mois dans tout le royaume et l’amour comme la tendresse n’eurent plus jamais de fin tandis qu’Hypocrisie croupissait au cachot d’Avalon, nourrie au pain sec et à l’eau .

Gazeran, Mars 2010

lundi 8 août 2011

Le Barbu

Il était une fois, oserais-je vous le dire, un barbu peu ordinaire. Oui,  car ce barbu était imberbe.
Vous haussez les sourcils ? Vous êtes étonné ? Il y a de quoi ! A-t-on déjà vu sous le ciel un barbu ne possédant pas la moindre barbe ? Et bien, oui, il y en eut un. En vérité, il existe beaucoup d’imberbes, qui s’intéressent aux barbus. Ce qui répugne les barbus car ils n’ont d’autres intérêt que les femmes. Mais notre barbu était faussement imberbe. Je veux dire par là qu’il cachait son identité de barbu derrière son apparence d’imberbe. Et cela sans le savoir. C’était une sorte de Tartuffe malgré lui. 
Comme tous les barbus, il portait un intérêt particulier aux femmes, mais il allait toutefois jusqu’à leur vouer un culte. On racontait que c’est là ce qui troublait sa pilosité. On  avait  pas tort. Mais, comme il ne lui poussait pas la moindre barbe, le bruit courrait qu’il était un monstre, coiffé de nombreuses oreilles, muni d’un œil unique , voyeur et maladif, qu’il était infecté des pires maux que les enchanteurs du moment avaient bien pu trouver. On disait cela de tous les imberbes, et il arrivait parfois que la rumeur soit fondée. Mais pas dans le cas de notre individu, étant donné que bien qu’imberbe d’apparence, il était en réalité un barbu refoulé.
Afin que cessent les calomnies à son sujet, le barbu imberbe prit le parti de se marier, et descendit au village à la quête d’une femme. En l’espace de trois ans, il se maria et se remaria à de multiples reprises. Mais nul ne vit jamais ressortir ses femmes de son terrifiant manoir. Cela inquiéta la région, et nul parent n’accepta de lier  leur fille à un être d’aussi sordide et funeste  réputation. Si bien que le temps passa sans que le barbu ne trouve femme. On l’oublia peu à peu reclus dans son séjour en haut de la montagne du village. Son existence n’était plus qu’une vielle légende absurde traitant d’un ogre à la barbe bleue, tueur de femmes.
Mais le Destin est capricieux et se plait à jouer des tours. Il laisse triompher le Mal pour faire éclater, d’une splendeur pure et  lumineuse  ce fol espoir auquel on s’accroche et qu’on appelle le Bien. Car il se trouva, au village une jeune femme, qui se distinguait des autres. En plus d’être d’une beauté et d’une fraîcheur enchanteresse, en plus d’être d’une bonté sans faille et d’un optimisme sans borne, elle jouissait d’une témérité dont ne faisait preuve nulle autre. Et ayant entendu un jour cette vieille fable au sujet de l’ogre barbu, elle prit sur elle de pénétrer l’effroyable montagne, lieu si étrange que nul n’y allait jamais. Il faut dire que cette jeune femme si téméraire prit également peur lorsque,  traversant ces falaises escarpées, ses sentiers sinueux bordant de noirs gouffres sans fond, elle perdit son chemin son chemin et presqu’aussitôt connaissance. Les arbres millénaires, des aulnes grisâtres et menaçants  l’avaient observé durant tout le trajet, et semblaient se murmurer de terribles secrets, comme un peuple cannibale préparant  son festin avant de sauter sur sa proie. Les yeux des hiboux et corbeaux avaient luit dans l’obscurité, se confondant avec les lucioles, comme si Argus s’était terré dans les feuillages pour l’observer de ses innombrables yeux. Perdue dans  ce flot continu de chuchotements, noyée dans cet océan de regards indiscrets, son esprit affolé s’était mis en sommeil. Et puis plus rien, jusqu’à ce qu’une douce et langoureuse musique, une symphonie de petites clochettes d’or et d’argent,  l’éveille dans un pâle matin luxuriant de milles roses et arbres multicolores, que rafraîchissait une petite bise et son manteau de rosée.
Elle n’était plus dans la sombre forêt, au beau milieu de la montagne aux falaises tranchantes comme des pieux acérés. Non, bien au contraire ! Tout autour d’elle n’était que fleurs, petits ruisseaux  et couleurs en pagaille. 
« Serait-ce l’Eden ?, s’inquiéta soudain la jeune fille, serais-je morte ? »
Mais elle n’était pas au paradis, pas plus qu’elle n’était morte. Un homme arriva, qui se présenta comme le maître des lieux, et qui l’aida à se relever : le barbu imberbe. Il était d’une grande beauté et d’une rouge timidité, ne s’exprimait que par des phrases enchâssées et chaotiques, sous le joug de l’admiration. Cette pruderie fit bien rire la jeune fille, qui recouvra son assurance perdue dans les bois.
« Je me nomme Kaline, et je viens du village », dit-elle à son bienfaiteur. L’homme se rembrunit, et déclara d’un air sombre, accompagné d’une voix rude  qu’il haïssait les gens du village. Kaline, bien attristé, lui révéla que nul ne croyait plus en son existence et qu’elle était venue jusqu’ici pour s’assurer du contraire.
« On conte que vous êtes un hybride mi-homme, mi titan, qui déclenche les pires tempête en frottant sa barbe bleue. Vous  semblez si bon, et vous n’avez pas la moindre barbe… »
« C’est là tout mon malheur, répondit le barbu d’une voix sèche comme du papier émeri, comme je n’ai pas de barbe, je n’ai pas de femme, et tout le monde me déteste ! Rentrez chez vos amis, ces gens si dédaigneux, si vous ne voulez pas finir comme moi ! »
« Je suis venue jusqu’ici pour vous, accordez-moi le temps de me remettre de mon voyage ! », proposa Kaline.
« Il va sans dire que vous pouvez  rester ici un temps, mais ne vous y enracinez pas. Je n’ai pas de jardinier pour me débarrasser de la mauvaise herbe ».
Il fut évident à Kaline que le barbu imberbe n’était pas un homme facile à vivre et qu’elle devrait au plus tôt s’en retourner chez elle. Mais elle décida de rester au moins jusqu’à l’aurore suivante, ce qu’elle fit. Le barbu l’invita donc à dîner en grande pompe dans sa salle à manger, et pour ce faire, lui fit dont d’une robe somptueuse, parée de milliers de diamants  brillants à la manière d’une myriade de soleils. Une cascade d’émeraudes plongeait dans le dos et un collier d’améthystes mauves et bleues en enrichissaient le col. Le tissu qui la composait était d’un bleu profond comme celui de l’océan la nuit, par temps orageux. Vraiment, cette robe était merveilleuse car elle portait en elle tous les éléments qui font que le monde est monde. Une fois vêtue, Kaline n’aurait pas trouvé rivale sur terre. 
Elle entra silencieusement dans la salle à manger, s’efforçant à respecter le code de bonne conduite qu’on lui avait enseigné à respecter en pareille situation. Mon dieu, ce que cette salle était immense ! On y aurait pu cacher cinq palais, et nul roi ou calife n’aurait pu se l’acheter pour quelque argent qu’il eut  donné. Car cette richesse est d’un ordre supérieur, mais seuls les yeux d’une femme amoureuse ne peuvent l’apercevoir. L’Amour est un trésor inestimable, et contrairement à une idée reçue, les roses sont plus chers que les bijoux, car elles coûtent des lambeaux de cœur. Kaline alla s’assoir en bout de table à la place opposée à celle du barbu. On lui servit toute sorte de plats de toute origine. Et de même qu’à chaque bouchée elle découvrait un goût nouveau, elle appréciait de plus en plus son hôte à chaque minute qui s’écoula. Lui-même ne put se soustraire aux nombreux charmes de son inattendue visiteuse. Comme chacun de ses sourires faisait naître en lui comme un de ces vents frais et parfumés de Vendée ! Comme ses yeux malicieux  le rendaient minuscule devant elle. Combien chaque partie de son anatomie, la minutie de son faciès mutin et rieur lui inspirait l’espoir du bonheur éternel ! L’Amour s’empara d’eux sans crier gare et ils se marièrent au village près de trois mois plus tard.
Oh, certes, on chercha à les en dissuader ! Mais rien  y fit. Ils vécurent heureux un bon temps dans le manoir, en haut de la montagne. Mais un jour, le barbu imberbe dut partir quelques semaines afin de se rendre à un congrès international des barbus pour donner son opinion quant l’acceptation des barbus à prothèse. Les discours politiques sont souvent des sujets vides d’intérêt. Toutefois, avant que de se mettre en route, il prit sa douce épouse dans ses bras, et lui tint à peu près ce discours. Il serait bientôt de retour, elle lui manquait déjà, elle pouvait aller et venir où bon lui semblait dans la bâtisse à l’exception d’un boudoir situé dans l’aile Est . Ce lieu lui était formellement interdit, et s’il lui en donnait la clef, c’est qu’il plaçait en elle une confiance aveugle. Sur quoi, il l’embrassa très fort, et sauta dans son fiacre, qui partit aussitôt.
Les heures passèrent, malmenant la curiosité, éveillée par l’interdit, de Kaline. 
Lorsqu’elle n’en put plus, elle couru vers le boudoir de l’aile Est et y entra.
Vision d’horreur ! Elle découvrit des femmes jeunes et belles, enchaînées, laissées aux serpents. La légende semblait donc dire vrai : le barbu était un tueur ! 
« Mais alors, s’écria Kaline, il va me faire subir le même triste sort ! ».
Horrifiée, elle s’apprêta à quitter les lieux, lorsqu’une voix geignarde l’interpella :
« Qui es-tu, toi qui fuit ? La nouvelle épouse du barbu ? ». 
C’était une des femmes qui parlait, et Kaline se tourna vers, s’efforçant dans les convulsions que lui imposait l’effroi d’hocher même légèrement la tête. D’une voix tremblante et, elle lui assura la compassion qu’elle éprouvait à son égard, et annonça qu’elle devait fuir pour sauver sa vie.  
 La femme toussa faussement, rit d’un air mélancolique : « le seul mal que ton mari puisse te faire, c’est de ne point t’en faire ! »
Cette affirmation paradoxale acheva de surprendre Kaline, qui s’effondra en pleure, confessant qu’elle ne comprenait plus rien. Alors la femme se leva, se libéra de ses chaînes et lui dit :  «  Tu as désobéit au barbu, tu es venue ici. Cela était inéluctable ! Chaque femme transgresse le stade d’un amour pur et éternel en se posant des questions, qui comme des vipères lui viennent prendre par surprise . Ces vipères nous souffle à l’oreille le désir du luxe matériel, de l’argent et surtout de l’animale sexualité. Il nous apparaît alors que seul un homme riche et habile du sexe ne nous peut convenir. Ces reptiles sont mortels aux amantes et font naître des intéressées. Nous sommes les amantes du barbu. Comme il nous aimait trop, il n’a jamais osé nous pourfendre de son sabre et tuer le serpent qui vit en nous. Ainsi, et sans le savoir, il nous a livré à la débauche et à l’inconstance. Nous sommes mortes pour lui et vivons ailleurs avec d’autres barbus violents et prétentieux. Ils nous donnent de l’or en échange de la satisfaction de leurs désirs charnels. Tel sera ton sort, s’il ne te libère pas à temps  du serpent qui s’est emparé de ton âme lorsque tu as franchi le seuil de ce boudoir ».
Kaline décida alors de courir en haut de la tour du château pour guetter le retour de son époux. Comme elle ne vit rien , elle envoya un pigeon voyageur à sa sœur Aline pour savoir si son mari serait bientôt de retour . Elle lui écrivait « Aline, ma sœur chérie, ne le vois-tu pas revenir ? » et Aline lui répondait : « Non, ma sœur adorée, je ne vois venir que l’orage et le vent ».
Kaline était angoissée. Et s’il venait un poil trop tard ? S’il n’étais là lorsque l’infâme vipère prenait possession de son âme avant son retour ? Mais le congrès était enlisé dans d’infertiles discours quant au bienfondé du poil artificiel  et la légitimité des actes terroristes perpétrés contre les laboratoires fabriquant du gel de rasage. Les barbus protestants reprochaient aux barbus musulmans de leur avoir volé l’idée d’être barbus, et les barbus musulmans imputaient cela aux barbus juifs. Bref on tenait des discours, pour traiter d’autres, et tous les barbus s’étaient perdus dans ce labyrinthe d’ordres du jour divers qui promettait de durer encore une bonne douzaine de mois, si ce n’est d’années.
Il fallut donc à Kaline trouver une idée pour tromper le serpent visqueux, qui grossissait ses annaux et s’agrandissait d’heures en heures, se rapprochant de son cœur. Elle se mit dans l’idée qu’elle ne songerait à rien d’autre que de filer un  immense tapis d’or pour recouvrir le sol du manoir tout entier tant que son mari ne serait pas de retour. Les messages d’Aline n’étant guère plus optimistes, elle défaisait la nuit ce qu’elle filait le jour. De cette façon, son époux serait là avant qu’il ne soit trop tard.
Mais le congrès des barbus n’en finissait plus. Certains barbus, pourtant très sympathiques, s’énervaient sans raison apparente, et prétextaient l’absence d’autres barbus pour ne pas donner leur avis. Le débat s’était orienté  vers le droit de fleurir sa barbe. En effet, cela faisait bien  2300 ans que Charlemagne était mort, peut-être y avait-il prescription, permettant de fleurir sa barbe sans risque de plagiat. Arriva alors le barbier de Séville, un certain Figaro, qui voulait que tout cesse, et qui à force de flatteries et de mots bien placés, eut vite fait de mettre tout le monde d’accord. Le congrès s’acheva, et le barbu s’aperçut du temps perdu : « Par ma barbe inexistante , s’écria –t-il montre à gousset au point, mais je suis terriblement en retard car ma Reine  m’attend ! ». Il sauta sans plus attendre dans son fiacre et partit à toute allure vers son  manoir.
Lorsqu’il arriva, le manoir  semblait dévoré par les ronces, comme un amas de ruines que l’œil imagine en château dans certains tableaux de Caspar David Friedrich. Il n’était plus le palais luxuriant que le barbu avait laissé derrière lui, mais un résidu de rêves évanouis, se réunissant prêts à prendre la fuite. Même le fécond jardin où Kaline s’était éveillée n’était guère plus qu’un potager délaissé, un cirque de mauvaises herbes qui dansaient, voltigeaient de part et d’autre quand elles n’enlaçaient pas, étouffantes, les quelques saules pleureurs, survivants de ce Waterloo botanique. Ce spectacle de désolation n’étonna pas le barbu, qui baissant la tête, comprit que sa femme avait transgresser ses bienveillantes recommandations. Les femmes sont si paradoxales : elles bâtissent des rêves qu’elles sont les premières à mettre en cendres. La mort dans l’âme, notre héros imberbe entra dans la bâtisse et se dirigea vers ce qui restait du boudoir de l’Aile Est. Kaline était là, qui l’attendait le souffle court, couverte d’une malsaine sueur, les yeux perdus dans une démence labyrinthique.
« Par ma barbe, ma femme, mais qu’avez-vous donc fait en mon absence ?! », s’écria le barbu imberbe au comble du désespoir. 
« Je ne me puis contenter, Seigneur, de vos rêves naïfs et enfantins ! Je veux plus, beaucoup plus ! De l’or ! De l’or et des joyaux ! Des fontaines et des fontaines, des cascades de joyaux ! Des cascades immenses comme celles du Niagara ! Et puis je désire ardemment le plaisir et la satisfaction des sens ! Je veux sentir des poils me griffer l’épiderme ! Je veux hurler d’un fol plaisir sous les assauts d’une sexualité débridée ! Je veux un homme fort et savant qui sache faire tout et surtout tout ce que je lui ordonne, mais qui me le donne comme il me le refuse ! Un rustre qui m’aime de l’amour le plus tendre ! Comment ai-je donc pu m’enticher d’un individu qui n’a même pas de barbe ! ». Ces élucubrations lancées comme une pluie de flèches incandescentes, elle se leva et écumant d’une rage incompréhensible, se jeta sur son mari, cherchant mordre.
Le pauvre barbu imberbe ne sut que faire, se libéra et courut vers la porte, enfermant à double-tour dans le boudoir ce monstre qui avait pour traits ceux de sa tendre épouse. Il se souvint alors de ce que lui dit le jour de la mort de sa première femme, le guérisseur de la région, un vieil ermite  sage et mystérieux. Chaque femme possède en elle le serpent de la Genèse qui s’empare d’elle un beau jour pour lui prêter l’amour du vice et de la débauche. L’Amour n’y peut rien faire, seul l’Amant le peut. Il doit faire preuve d’un immense courage, s’emparer d’une lame, et pourfendre le monstre pour sauver l’innocence de la Belle. On sait que bien des fois les parents se changent à contrecœur en loups-garous pour dévorer ces mêmes vipères chez les enfants. Parfois les adultes doivent faire de même entre eux : l’homme doit tuer la vipère féminine, et la femme domestiquer le loup masculin. Un monde sans amour est un monde livré à l’animalité.
Mais jusque là, le barbu imberbe n’avait jamais eu le courage de pourfendre le monstre dont ses femmes étaient otage. Vouant un culte à celles-ci, il n’aurait pu leur percer le ventre à coup de sabre. Ainsi, à chaque fois, leur innocence restait là, moribonde, tandis qu’elles  s’éloignaient vers la cupidité et le vice.
Mais Kaline était différente des autres, le barbu le savait bien. Elle avait bravé tous les dangers de la forêt, toutes les interdictions, elle avait fui patrie, famille et amis juste pour lui : un misérable barbu imberbe, risée du monde des barbus, lie du monde des amants. C’était à lui à présent de prouver l’ardeur de sa flamme. Cet être qui l’avait insulter la richesse de ses sentiments, qui avait bafouer tout ce en quoi il croyait, qui avait fait de sa femme une sorte de gargouille terrifiante de lubricité, cet être n’était pas sa femme. Singulier dragon que celui-ci ! Il fallait agir au plus vite !
Le barbu imberbe s’empara violemment  du sabre familial, l’aiguisa à le rendre plus tranchant qu’un récif de corail, et se précipita au boudoir où le serpent déjà commençait à dévorer la pauvre Kaline. D’un coup sec et dur, il l’embrocha. Et tandis qu’il hurlait de toutes  ses forces, ne sachant même plus quelle en était la cause, la vipère se tortilla sur le sol, prenant petit à petit feu. Les paupières de Kaline restèrent closes durant trois jours .

Trois maudis jours qui passèrent pour son mari comme des nuits éternelles. Et puis, à l’aube du quatrième jour, elle ouvrit les yeux, accueillant son bien-aimé d’un petit sourire enjôleur. Mais ses yeux s’ouvrirent grand à sa vue, offrant à son mari son reflet comme dans un miroir. Quelle ne fut pas sa stupeur, découvrant que son acte héroïque lui avait fait pousser une barbe noire, élégante et fournie !
Depuis, les deux amants ne se quittèrent plus d’une semelle, veillant chacun  au salut et surtout au plaisir de l’autre. Ils donnèrent naissance à deux admirables jeunes filles et deux jeunes barbus….imberbes.





Gazeran, 2 Mars 2010