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samedi 24 mai 2014

Plat du jour N°11

Les Méditations poétiques d'Alphonse de Lamartine

Deux ou trois mots pour une esquisse de Lamartine: Vallons, Temps, Océan des âges.
Oui, je vous invite bien aujourd'hui à déguster les fruits enivrants d'une poésie souvent jugée trop naïve et trop sentimentale. Pour autant, il s'en exhale cette mélancolie douce et unique, ce parfum de soir ensoleillé encore au sommet d'une colline verdoyante, de "riants côteaux".

Laissons-nous aller tous ensemble aux paradis quasi pastoraux de ce recueil de poésies qui referme en son sein tant de beaux vers qui, replacés dans leur contexte, sont ce que Musset nommerait "de purs sanglots": "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé", "Il n'y a rien de commun entre la terre et moi", "Ô Temps, suspends ton vol et vous, heures propices, suspendez votre cours", pour ne citer que ceux-là!

Chef d'oeuvre du romantisme au même titre que les Mémoires d'Outre-tombe, plus nostalgique et plus rêveur, loin du rire amer d'un Baudelaire trop acclamé par des lecteurs qui le comprennent si peu, les Méditations poétiques rappellent aux sentiments purs, chantés sincèrement, sans démarche scientifique, analytique, ironique d'aucune sorte. Elles ont le gnan-gnan facile et guimauve du C'est beau la vie! de Jean Ferrat mais ont aussi le mérite de faire briller l'innocence dans un monde de rires jaunes, gras, moqueurs, provocateurs, où des chiens boudent les flacons pour ne prêter attention qu'aux charognes, aux squelettes laboureurs et autres héautontimorouménos baudelairiens qui simulent un rictus pour dissimuler un pleur.

Pleurons donc, pleurons donc! avec candeur, honnêteté et franchise d'un coucher de soleil, du bonheur retrouvé parmi ceux perdus, de l'amour changeant et de l'heure fugitive. Car notre temps, finalement très romantique dans ses doutes et son engagement politique, mérite une retraite pour épancher son mal.

Quelques couchers de soleil, avec ou sans modération.

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                                   "Sur la montagne", Poésie d'une âme de Louis Janmot

samedi 19 avril 2014

Plat du jour N°10

Plat du jour N°10: Candide de Voltaire

Trop souvent vu en classe de lycée, en examen du Baccalauréat, étudié à l'école, Candide de Voltaire fait partie de ces oeuvres fast food de l'Education Nationale qui perd toute leur saveur à être étudiées de façon trop académique, trop médico-légale, avec la peur damocléenne d'une note à venir.
C'est pourquoi, je vous propose une relecture personnelle de cette nouvelle pour le plaisir du rire et de l'enrichissement personnel. Tout y est hilarant du nom des personnages aux détournements les plus décomplexés et parfois caustiques des philosophies du temps de Voltaire en passant par des scènes de recognitions et de résurrections dignes d'un Ponson du Terrail ou d'un Eugène Sue.

Sans la grosse artillerie railleuse et farcesque de L'Ingénu du même Voltaire, Candide use avec discernement des suggestions grivoises ( physique expérimentale et langue italienne comme transparents rideaux d'allusions bien libertines) et du chemin de randonnée de ce type de conte qui nous mène d'une utopie à une autre tout en laissant entrevoir la cruauté du monde réel.

Il faut avoir vu ce monde de pure fantaisie qu'est l'El Dorado du chapitre XVIII, avec ses cailloux d'or, ses femmes guerrières, ses moutons volants et ses académies monstrueuses. Il faut avoir lu ces descriptions apocalyptiques de Lisbonne et amères de Paris. Il faut suivre Candide et ses compagnons de voyage successifs (Pangloss, Cunégonde, Cacambo, Martin) et les êtres surprenants qu'ils croisent (l'anabaptiste, le vendeur Vandendur, le nègre de Surinam, le peuple anti-jésuite des Oreillons, les plus que risibles prétendants de Cunégonde).

Pour ceux et celles que le siècle des Lumières ne toucherait guère - ainsi que pour les autres - je recommande en dessert à cette succulente lecture l'adaptation cinématographique de Norbert Carbonnaux (célèbre pour Courte-tête et Le Temps des oeufs durs), incroyable mais très juste et libre transposition du conte à l'heure de la Seconde Guerre Mondiale et de la Guerre Froide dont certains aspects touchent encore de façon dérangeante notre époque. Un film à voir pour son casting colossal (J.P.Cassel, P. Brasseur, Dalhia Lavi,Alice Sapritch, Michel Simon, Luis Mariano, Dario Moreno, Jean Poiret, Michel Serrault, Jacqueline Maillan, Jacques Balutin, Jean Richard ou encore Louis De Funès) mais aussi pour certaines scènes qui mériteraient d'entrer dans les annales comme l'excellente scène d'éloge sous contrôle de l'oeil de Moscou du meilleur des mondes communiste par Pangloss.

Une nouvelle trop méconnue ou trop scolaire dans l'esprit de chacun à redécouvrir par la relecture et le visionnage d'un film étrangement passé sous silence. Bon appétit!


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vendredi 16 août 2013

Plat du jour N°9

L'Ecume des jours de Boris Vian

Jetez un oeil aux rues, aux allées de supermarchés, aux parvis d'affiches de cinéma et voyez-nous là, las, grommelant, habitués à tout. Heinrich Mann me pousse avec violence devant cet effroyable spectacle comme on le fait d'un diplomate trop zélé et vous lance cette froide invective, une larme à l'oeil et la gorge serrée: "Regardez la, l'éternelle créature humaine, et dites ce que vous espérez encore." J'ai ouï cet été une réaction intéressante devant l'affiche du dernier film de Gondry où trônaient le nouveau Delon et une pâle Joconde: "Tiens regarde! En ce moment, on passe Légumes du jour!". Il y avait autant d'amertume dans cette moquerie qu'une fantaisie, insoupçonnée par son locuteur même, si proche de l'humour si particulier de Boris Vian. Comme si - même raillé - le Déserteur de notre évidence quotidienne savait encore nous faire penser comme lui et ce d'outre-tombe.

Plutôt qu'aller voir les sourires fatigués d'Amélie Poulin, la niaiserie contrefaite d'Arsène Lupin, les pitreries d'Omar Sy et tout "cet ail de basse cuisine", j'ai décidé de lire l'oeuvre jazzie et poétique de Vian. Dès la première page, ce même quotidien, une scène de douche. Mais, en lieu et place d'un lapin blanc, est apparu devant moi une anguille faisant irruption depuis un lavabo. Alors, le vernis du réel craque pour dévoiler un tableau fauviste où domine un jaune dans toutes ses nuances. Clair, foncé, pâle, sur les murs, sur les jupes, dans les chevelures. Mais aussi traître, menteur annonçant l'invasion d'un "bleu sale" et du vert d'un enfer peint à la Monet où règne un peuple de nénuphars tueurs. Peint ainsi, le monde semble différent. Il n'est en réalité que peint différent à coup de mots mordants, de jeux de sons délirants, de pensées carrolliennes, de néologismes qui changent le quotidien en un autre incroyablement attirant même dans le désespoir.

Dans ce nouvel aujourd'hui, la police passe à tabac de contrebande et viole des reliures de livres. Dans ce xéno-quotidien, on use des pourboires pour manger. Ici, on tue avec des armes poétiques (les "arraches-coeurs", couteaux papillons plus papillons que couteaux, ou les "tue-fliques", sorte de tue-mouches aux allures de révolvers exclusivement réservés à l'élimination des "agents d'armes") qui poussent dans la chaleur humaine et masculine. Ici, "les parfums, les couleurs et les sons se répondent" puisque l'on y boit des sons et l'on y écoute des goûts. Ici, la musique de Duke Ellington, de Louis Amstrong, a des vertus insoupçonnées: elle change le nom des rues, donne son nom aux êtres aimés, influence les humeurs et change la disposition des pièces en bulles intimes ou en cercueils non moins intimes. Ici, on ose dénoncer le pouvoir dérisoire et insensé de l'argent pour clamer celui des fleurs qui peuvent soigner, qui peuvent blesser, qui peuvent tuer.

Amateur de Jean-Sol Partre (Jean-Paul Sartre) ou Simone de Bovouard (Simone de Beauvoir) s'abstenir tant leurs doubles de ce côté du miroir sont risibles, inquiétants voire détestables. Ou bien uniquement pour connaître enfin tout sur la forme du coeur du strabiste engagé.
Amateur de Disney, s'y lancer pour rencontrer un Mickey plus sombre et plus tragique auquel Vian consacre ses dernières pages.

Cette relecture de Vian pourrait à terme rendre le quotidien aussi exaltant qu'une aventure d'Alice dans un paysage bleu de mariés parisiens à la façon de Chagall. Agréable à lire plus qu'aucun autre classique, béat de bonheur puis haletant de tristesse, ce livre a sa place dans toutes les mains et tous les coeurs.



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jeudi 13 juin 2013

Plat du jour n°8

LTI de Victor Klemperer

 

 

Aujourd'hui conseil pour les lecteurs avides des mots, du langage et de leur pouvoir. Conseil aussi à ceux et celles qui s'imaginent encore qu'un mot n'est rien qu'un simple mot, un ensemble de lettres.

Juif, Victor Klemperer vit le troisième Reich allemand aussi mal que les autres. Mais ce mal est le fruit vénéneux d'un temps sombre. Philologue, Klemperer souffre bien plus, observant avec effroi l'usage diabolique du langage par les états pour changer des mensonges en vérité, des concepts libres de débats en dogmes indiscutables.

Voici un extrait significatif du premier de ces courts chapitres issus de son journal de l'époque qu'il baptise du sigle secret de LTI:

«la langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d'autant plus naturellement que je m'en remets inconsciemment à elle. Et qu'arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d'éléments toxiques ou si l'on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent être comme de minuscules doses d'arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu'après quelque temps l'effet se fait sentir. (…) [La langue] change la valeur des mots et leur fréquence, elle transforme en bien général ce qui, jadis, appartenait à un seul individu ou à un groupuscule, elle réquisitionne pour le Parti ce qui, jadis, était le bien général et, ce faisant, elle imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret. ».



LTI, l'abréviation latine de lingua tertii imperii, signifie langue du troisième empire. Mais c'est aussi un LHPO, lingua hominum politicum omnium , la langue de tous les hommes politiques.

Son livre illustre par des exemples précis de la langue allemande et du sens des mots combien un concept peut être métamorphosé pour contraindre l'homme à penser tel que l'état veut le voir penser.
Valable encore aujourd'hui, lorsque le parti socialiste français impose la notion de "mariage pour tous" à celle essentielle de "mariage homosexuel" pour transformer une affaire de société qui divise les points de vue en principe républicain dogmatique d'égalité. Valable dans tous les pays du monde, dictatures, royaumes, républiques, démocraties, et observable par la couleur criarde du politiquement correct.



Un livre qui, malgré son sérieux, se permet un amusement aigri pour cacher le malaise de la langue qu'on malmène. Il permet de dépasser les simples notions de bien et mal, de positions politiques, de valeurs morales personnelles, pour voir comment - en des mains expertes et mauvaises - le langage peut devenir une arme auquel pas un bouclier ne résiste.

Les mots apparaissent alors comme des sortilèges: qu'est-ce qu'une insulte sinon une malédiction? La réflexion de Nathalie Sarraute dans Enfance sur le mot "malheur" le montre ô combien! Qu'est-ce qu'un "je t'aime!" ou un compliment sinon un philtre d'amour ou une bénédiction? Klemperer prouve inconsciemment que la magie existe: on l'appelle le langage. D'où l'importance de l'orthographe à laquelle nous devons tant et que nous ignorons dans un monde où tout doit aller vite. "Hier ist kein warum", il n'y a pas de pourquoi, écrirait ici Primo Lévi.



Un livre pour réfléchir, un livre pour penser plus loin, un livre pour réacquérir le langage et dans sa clarté se libérer de la langue de bois.

samedi 25 mai 2013

Plat du jour n°7

Le roman de Merlin de Robert de Boron

Tout le monde connait Arthur, Morgane, Lancelot, Viviane, Gauvin, Yvain, le Graal, Merlin... ou presque!

Presque? 
Oui, car mieux que le bijou cinématographique de Boorman, le roman du XIIIe siècle de Robert de Boron retrace avec un style historique et biblique une parfaite fresque partant de l'aube des temps jusqu'au sacre du Roi Arthur. Il amorce ainsi un long cycle arthurien qui se dégage des textes de Wace, Monmouth ou Chrétien de Troyes et plonge le lecteur dans un univers proche parfois du Seigneur des anneaux.

Merlin y est un enchanteur s'adonnant aux coups d'éclats, à la fois devin, illusionniste, sincère et menteur.
C'est un solitaire qui doit ses pouvoirs autant au diable - les connaissances du passé - qu'à Dieu - l'omniscience du présent et la précognition de l'avenir. Du plan machiavélique à l'origine de sa création aux épreuves du fils d'Uter, Merlin retrace tout un pan de l'histoire britannique (certes de façon ô combien plus condensée que ne le fait le récit de Wace), remplissant les premières heures de la chrétienté de merveilles comme de gigantesques tombeaux, de fabuleuses batailles, de tours qui s'écroulent sans raison, d'oracles ou de dragons.

C'est aussi un récit étiologique du Royaume uni et de ses merveilles comme Stonehenge et un retour au monde médiéval et ses prestiges. Une invitation à un monde où le diable - qui est une légion de démons unis sous une seule bannière -  frappe la nuit ceux et celles qui n'ont pas fait leur prière, brouille la vision des clercs pour leur faire commettre des crimes atroces et se joue des faiblesses humaines pour son plus sadique plaisir. Face à lui, un antéchrist perdu devenu devin de Dieu, conseiller éclairé des rois et protecteur du Graal: Merlin !

Je vous recommande ce chef- d'oeuvre médiéval qui ravira tous, les lecteurs en quête de savoir comme les lecteurs à la recherche d'un bon moment de détente.

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dimanche 23 septembre 2012

Plat du jour n°6

Le Château des Carpathes, Jules Verne

Carpathes, ça sonne Dracula, vampires, monstres en tous genres.
Ce sont ces mêmes monstres en tous genres qui hantent selon le Magister Hermod le bourg d'un des romans les plus méconnus mais aussi les plus passionnants de Jules Verne.

Et surtout, l'un des plus révélateurs du chantre de la science.
Car en fait de chantre de la science, Verne se révèle un joueur de mots et de lettres, accumulant les références à Virgile, les néologismes en début d'oeuvre et jouant durant le reste avec les codes du fantastique hoffmannien. Tous les personnages du fantastique à l'allemande s'y retrouvent: l'étrange opticien, l'antagoniste cauchemardesque présent en des lieux les plus insoupçonnés et la folie toujours plus envahissante.
De sorte que dans un décor digne des Bucoliques, une suite de mésaventures effroyables va trouver un terme dans un audacieux mais sublime mélange de Dracula et L'Homme au sable.

Ce que Verne fait de mieux, c'est qu'il attache à des personnages dont on suit les périls de si près que l'on croit les vivre soi-même!
Plongez donc sans tardez dans l'obscurité opaque et labyrinthique du vieux bourg aux milles pièges et milles malices! Un univers où l'amour donne la mort, fait triompher le mal, transforme en monstre ou en diable! Où tout semble irréel!

Semble? Oui, car Jules Verne reste chantre de la science en ce sens que - n'était la noirceur de l'intrigue - Le Château des Carpathes peut se lire comme l' Île noire d' Hergé ou un épisode de Scoubidou: tout s'explique à la fin de façon on ne peut plus logique et scientifique.
Jeux de miroirs, tableaux, fil téléphoniques, gramophone, projecteurs cinématographiques, autant d'engins imaginés par la science romantique pour justifier ce que le vieux professeur du village attestera comme l'action d'esprits malveillants.

Une oeuvre qui sert aussi tout un courant théorique sur l'auteur des Voyages extraordinaires: Jules Verne serait antisémite!
Chacun se fera son avis devant les personnages de l'aubergiste Jonas et de l'opticien qui, s'ils sont indéniablement juifs et portés sur l'argent et la parcimonie, sont pourtant attachants par ce même défaut que certains chercheurs ont prit en horreur.

Un roman court à découvrir ou redécouvrir et qui prouve dès sa première phrase que le réalisme n'est pas nécessairement dénué de fantastique.


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illustration du meilleur des illustrateurs de Verne (du moins à mon sens): Monsieur Léon Benett!

vendredi 17 août 2012

Plat du jour n°5

La Fin de Satan, Victor Hugo



"Les poètes ne chantent plus au lutrin. Jusqu'ici, n'est-ce pas, il fallait, pour s'accompagner, les grandes orgues du mètre officiel. Eh bien! On en a trop joué, et on s'en est lassé. En mourant, le grand Hugo, j'en suis bien sûr, était persuadé qu'il avait enterré toute poésie pour un siècle."
Que nenni, Monsieur Mallarmé! Cessez vos billevesées! Hugo n'a pas laissé un grand mètre officiel qui nous a tous lassé. Qu'est-ce que votre Verlaine, écrivaillon lunaire, qui écrit des poèmes comme on cite une prière ou une fable avec une mélodie forte où le sens s'oublie?

Je conseille quant à moi de retrouver dans le noble vers une mélodie enchanteresse et guerrière, celle de l'épopée, qui rime comme du Wagner, du Scudéry ou du Homère!
Et quoi de mieux, à cette fin, que de découvrir - car c'est souvent le cas - ou de redécouvrir l'un des derniers chef-d'oeuvres de Victor Hugo: La Fin de Satan?

Quid alors de ce chef-d'oeuvre méconnu?
C'est une sorte de réécriture biblique sur le mode et dans le vers épique.
Mieux!
C'est un récit prenant, sombre et symbolique où l'on oublie bien souvent l'ombre prétentieuse des alexandrins pour puiser ses pleurs à l'ombre des véritables misérables de l'auteur français bien (trop?) connu.

Ces misérables, ce sont les hommes manipulés par le spectre de la guerre, noyés par le Déluge et hantés par les reliques de Caïn: le glaive, le bâton et la pierre.
C'est aussi le géant Nemrod qui, assailli par sa libido dominandi, vole jusqu'au ciel pour tuer Dieu en personne!
Ce sont les piètres empereurs et rois du monde antiques, de Rome ou de Judée et leurs fastes ridicules.
Ce sont l'eunuque et le lépreux qui s'affrontent en prières au fond des bois pour la perte ou le salut de l'humanité.

Mais c'est avant tout Satan lui-même, tombant au fond d'un gouffre sans fond où disparaissent les astres ainsi que tout espoir.
C'est ce monstre dont seule une plume de candeur pure reste plus près des cieux pour devenir l'ange Liberté.
Lui, l'ange noir des romantiques, auquel ils s'identifient, auquel Baudelaire vouent de belles litanies.
Lui, que l'auteur chrétien voulait voir pardonné par Dieu, le pardon absolu devenant l'arme ultime contre le Mal.

Car l'oeuvre reste ouverte, inachevée - bien qu'un peu longue, par instant, quand elle se rapproche trop de l'Histoire - et constitue donc bien un chef-d'oeuvre. Bout d'oeuvre que le lecteur pourra fermer lui-même ou laisser ouvert .

Tombez, si vous l'osez, dans ce gouffre sans fond de poésie noire et de mélancolie chantante!



 
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la gravure est issue des illustrations bibliques selon Gustave Doré.

vendredi 20 juillet 2012

Plat du jour n°4

Le violon de Crémone, E.T.A.Hoffmann


Il n'y a rien de plus fragile qu'une âme, une vie: ce sont des formes de cristal si frêle qu'un simple bruit servirait à les briser, les éparpiller en pièces, lambeaux vains de ce qui fut un tout.
C'est avec cette impression de fragilité que l'on sort du Violon de Crémone du conteur allemand. Sentiment qu'il serait essentiel d'implanter en chaque être pour que le monde entier voie à travers les rideaux de fumées politiques, économiques et religieux, la vie, la vraie, qui est un être fragile.

Un être fragile comme Antonie, l'étrange personnage du Violon de Crémone.
Si vous n'aimez pas Hoffmann pour ces contes effroyables où la folie valse avec la peur la plus sourde, vous aimerez néanmoins le Hoffmann de ce conte qui fait dans le léger, le doux, le mystère et le tragique sublime.

On aura vu la femme sous tous ses angles: les moins flatteurs chez Balzac ou Baudelaire, les plus vulgaires chez Rabelais.
Elle aura été tour à tour chat de La Fontaine à Kane, serpent, lune chez Verne, statue d'Ovide à Mérimée, papillon, souris, ou même aigle (à en traduire le nom d'Irène Adler).
Chez Hoffmann, elle se change en violon.

Oh, j'entends déjà hurler les féministes qui veulent ma tête!
Une femme, un objet?  Quel crime abominable!
Mais avant de juger cette peccadille un cas pendable, entendez bien violon.
Outre ma passion effrénée pour les violons, je rappellerai ce qu'ils ont de commun avec nous: une âme.
De sorte que, n'en déplaise à l'ami Charles, il me semble que je descends du violon et non du singe.
Une âme, cette même âme toute fragile et si vite brisée!
L'âme, cet élément que seul le son introduit au monde sensible.

Alors chanter devient manifestation de l'âme, cri de l'âme, appel et fuite...chanter devient risque de mort.

Jamais conte n'a su tant toucher à l'indicible, à la sensation du fragile sans pour autant assommer d'un laïus grotesque, baroque et prétentieux sur la condition humaine.
C'est pourquoi, je vous invite à vous laisser aller à cette douce mélopée de Crémone.

jeudi 19 juillet 2012

Plat du jour n°3

La Vénus d'Ille, Prosper Mérimée

C'est avec des chef-d'oeuvres tels que La Gradiva, Le Horla ou La main que l'on comprend ce qui distingue le fantastique du merveilleux: le fantastique est un merveilleux caché, dérobé au regard pour suggérer une ingéniosité criminelle hors-paire, comme dans un Sherlock Holmes par exemple, ou pour suggérer toute l'horreur d'un fait effroyable et inexplicable. En cela, la nouvelle fantastique se fait voile de Timène: comme cette toile légendaire, elle suggère l'impensable par le contour mais en cache l'essentiel pour permettre à l'esprit du lecteur de sublimer encore cet impensable.

La Vénus d'Ille de Mérimée a tout l'intérêt du fantastique, exploite toutes ses facettes. Tout d'abord, comme cela arrive fréquemment chez Mérimée, le récit est la version satanique d'un grand mythe: Abraham pour Mateo Falcone, ici le mythe de Pygmalion.
Ensuite, elle reprend une actrice topique du genre, à savoir la statue.
La statue passionne et effraie car c'est un être et ça n'en est pas. Elle devient la femme artificielle, pantin d'un homme satanique dans L'Homme au sable d'Hoffmann, comme elle figure la mort par son inertie qui la rapproche du gisant.
Il existe des histoires où l'on se change en statue et d'autres où les statues se changent en êtres vivants. C'est sur cette peur profonde et inconsciente de la statue que joue Mérimée. Et pour accroître cet effroi, il joue aux frankensteins en construisant sa statue à partir de nombreuses autres statues qu'il a pu connaître en sa qualité d'inspecteur des monuments en péril (pour les intéressé(e)s: http://lettres.tice.ac-orleans-tours.fr/php5/coin_eleve/venus/venus/sommaire2.htm ). Il use d'un procédé que Pérec a qualifié de "plus-que-réaliste" en créant une oeuvre d'art qui n'existe pas à partir d'éléments réels et faux. Le fantastique s'en trouve d'autant plus renforcé et la frontière entre vrai et faux d'autant plus troublée que l'inquiétante étrangeté ne peut plus être combattue....

A moins d'être vue au travers de la lorgnette de Conan Doyle, en exploitant toutes les pistes policières que jette Mérimée pour semer le doute sur l'irréalité des faits. Le lecteur peut alors choisir et se permettre deux types de lectures: fantastique et policière. Il choisit d'être passif ou créatif et, dans chaque cas, le livre le hante assez longtemps pour occuper son temps de vacances ou d'heures de vide.

C'est en outre l'occasion de voyager par la lecture dans un Rousillon à la fois archéologique et très vivant, ne serait-ce qu'à travers cette chanson folklorique qui crée l'ambiance inquiétante de la nouvelle derrière ses innocentes paroles:

Muntanyes regalades

Muntanyes regalades
són les del Canigó
que tot l’istiu floreixen
primavera i tardor.
Dau-me l’amor minyona
Dau-me la vostra amor
Tardor i primavera
en tot temps hi ha flors.
Hi floreixen les roses,
clavells de tots colors.
Dau-me l’amor minyona
Dau-me la vostra amor
N’hi ha una donzella
qu’em té robat el cor,
lo lliga amb cadenes
amb cadenes d’or.
Dau-me l’amor minyona
Dau-me la vostra amor

Montagnes où l’eau ruisselle
sont celles du Canigou
qui fleurissent tout l’été,
le printemps et l’automne.
Donne-moi l’amour, jeune fille
Donne-moi ton amour
L’automne et le printemps
tout le temps, il y a des fleurs.
Il y fleurit les roses,
les œillets de toutes les couleurs.
Donne-moi l’amour, jeune fille
Donne-moi ton amour
Il y a une jeune fille
qui m’a volé mon cœur,
elle l’a lié avec des chaînes
avec des chaînes d’or.
Donne-moi l’amour, jeune fille
Donne-moi ton amour
(cf: http://www.tresvents.fr/tradition/muntanyes-regalades.php. Selon P.Berthier, montagnes regalades signifieraient plutôt Montagnes royales)

Si vous voulez vous dépayser, voyager, vous faire peur voire créer une histoire policière digne du détective de Baker Street, courez alors lire La Vénus d'Ille de Prosper Mérimée et méfiez-vous des statues!

jeudi 28 juin 2012

Plat du jour 2

Knock, Jules Romains

 

Certes, il existe de nombreuses parodies du monde de la médecine.
Molière, le plus illustre, n'est pas l'initiateur de cette satire déjà antique. Beaucoup s'y sont prêtés, sans doute pourrait-on croire la source tarie.
Beaucoup de chercheurs de tous niveaux se sont penchés sur cette satire féconde. La télévision même et le cinéma s'en sont emparés du kiné de De Funès dans Oscar au médecin malade de La doublure.

Qu'espérer de nouveau?

La réponse est Knock de Jules Romains, une de ces pièces qui sont tant à lire qu'à voir.
Sans vanter l'excellent film avec Louis Jouvet, premier metteur en scène de la pièce en 1923, j'aimerais vanter les honneurs de cette oeuvre qui en a réconcilié plus d'un avec le théâtre.

Ce n'est pas une énième satire grotesque de médecins pédants, confondus à la fin par la mort de leur patient ni un nouveau malade imaginaire.
Comme son sous-titre l'indique, il s'agit du triomphe de la médecine. Donc d'un éloge paradoxale de la médecine à rendre les gens conscients ou inconscients de leurs maladies. En effet, on retrouve dans cette pièce les docteurs Tant-pis et Tant-mieux de la fable de La Fontaine par le truchement du Docteur Parpalaid et du Docteur Knock, aux déontologies totalement opposées, l'un ne voyant le mal nulle part, l'autre le percevant partout.
La nouveauté de Romains par rapport à La Fontaine ou Molière est de faire des médecins stratèges qui sont conscients que, quelles que soient leurs méthodes, elles ne sauveront jamais personne. Les médecins ne sont plus les charlatans que Proust reprenait encore à Molière dans sa Recherche du temps perdu mais des hommes politiques qui promeuvent l'immobilisme ou un faux changement.

Knock ou comment utiliser la médecine pour faire la satire du monde de la communication. Car le premier complice de Knock est le Tambour du village, l'alter-ego des médias, et le triomphe de Knock n'est pas celui de la médecine mais celle d'un méchant de James Bond, devenant maître du monde.

Knock,  satire de la médecine pourtant, dénonçant plus subtilement que ses prédécesseurs non les résultats de la médecine mais les moyens parfois détournés et lucratifs qui y mènent: Manigances de Knock et le pharmacien, propagande scolaire (c'est le terme utilisé par Romains) et autres cabales peu morales.

Courte, simple à lire et prenante, cette pièce est un véritable anti-dépresseur.
Prescription de votre bon docteur qui vous rappelle que la vie est une maladie mortelle et que l'un de ses remède est la lecture.

mercredi 27 juin 2012

Plat du jour 1

Jacques le Fataliste, Denis Diderot

D'aucuns se plaindront de Jacques le fataliste.
D'ailleurs qui ne se plaint de l'oeuvre de Diderot?

Complexe, mélangeant récit, théâtre, images, allusions et anecdotes surannées pour le lecteur d'aujourd'hui et surtout rempli d'incohérences narratives comme l'évocation du mari d'une veuve s'inquiétant de ses états d'âmes, j'en passe et des horreurs!
Ajoutez à cela le dégoût qu'il inspire à celles et ceux qui l'ont eu en tant que sujet au baccalauréat!
Ce livre n'est dès lors pas très aimé.
Pire, la frontière entre les instances narratives (auteur, narrateur, narrataire, lecteur et personnages) sont si floues, la démarcation entre les milles intrigues qui composent l'oeuvre si perméable, que Jacques le fataliste devient très vite un "doux et langoureux vertige".

Mais c'est ce vertige même qui fait son intérêt!
D'abord parce que lorsque le lecteur se lasse d'un récit, apparaît soudain un autre en guise de récréation!
Ensuite parce que l'on aime jouer avec les livres comme avec les films.
C'est ce que permet le livre de Diderot: jeu de reconstruction des différentes intrigues, jeu avec les codes du roman picaresque, qui sont donc des jeux de puzzle, mais aussi jeu de rôle puisque le narrateur invite parfois le lecteur à des choix comme on en trouvera aujourd'hui dans les Livres dont vous êtes le héros.

Milles intrigues dont on choisit sa favorite (pour le cinéma, il s'agit de celle de Madame De La Pommeraye et du Duc des Arcis); milles intrigues dans lesquelles on se perd si bien qu'on finit par se croire à l'intérieur du livre aux côté de ceux qui les content ou se les font conter.